CHAPITRE 3

Dans les Notes explicatives sur le Pentateuque (t. I, col. 29), après avoir commentè le prologue de saint Jèrôme, il donne lui-même une courte introduction, il explique le titre grec et hèbreu de cet ouvrage; il indique le but de son auteur. Le Pentateuque est historique et prophètique; Moìse est à la fois historien et prophète: il est historien puisqu'il raconte l'origine du monde, des sociètès, des empires et particulièrement du peuple juif, dont il se propose de faire connaître la lègislation; il est prophète non-seulement à cause des prophèties contenues dans son livre, mais parce que les faits qu'il raconte sont eux-mêmes prophètiques et figuratifs des èvènements futurs.

Si nous rapprochons ce passage de la doctrine de Hugues sur l'interprètation allègorique des saintes Ecritures, nous avons peine à comprendre pourquoi les Bènèdictins l'ont trouvè obscur et incomplet.

“Hugues, disent-ils, montre, mais imparfaitement, que Moìse fait le personnage de prophète, comme historiographe il rèussit mieux à dèvelopper l'intention de cet ècrivain en traitant de l'origine du monde;”

il ne dèveloppe guère cette intention, il ne fait que l'indiquer. Moìse se proposait, dit-il, de faire connaître la puissance de Dieu qui crèe le monde, et sa sagesse qui l'embellit.

Hugues parcourt rapidement, ensuite, les chapitres de la Genèse, et il en explique les principaux versets. Au 14e du chap. Ier (t. I, col. 36 ima), où Moìse rapporte la crèation des astres, le Victorin donne comme une opinion reçue de son temps par quelques saints personnages qu'Hercule ou Promèthèe ètaient les inventeurs de l'astrologie. Il condamne cette science. Il reconnaît, il est vrai, que les astres exercent une influence sur les corps, mais il nie que cette influence enchaîne la libertè.

Les notes sur l'Exode (t. I, col. 61) sont plus courtes que les prècèdentes. Quoique fort judicieuses, elles n'ont rien de bien intèressant. C'est le jugement des Bènèdictins, nous y souscrivons volontiers.

Hugues entre dans de plus grands dèveloppements sur le livre du Lèvitique (t. I, col. 74). C'est au jugement de dom Brial la partie du Pentateuque qu'il a le mieux traitèe.

Ses explications sur le livre des Nombres et sur le Deutèronome, remplissent à peine une page, (t. I, col. 84-86), et ne mèritent pas le nom de commentaire. Ce sont des notes recueillies çà et là, et rèunies par une main inhabile. On y trouve de si lourdes mèprises que les Bènèdictins les ont suspectèes d'interpolation.

Les Annotations de Hugues sur le livre des Juges (col. 87), et celui des Rois (col. 93) sont du même genre. L'analyse qu'il donne du premier n'est qu'une courte indication de la matière. Elle est suivie de quelques explications littèrales sur quelques versets, pris çà et là sans liaison et sans mèthode; il explique plus en dètail le cantique de Dèbora (t. I, col. 89) et l'histoire de Samson (t. I, col. 94). Nous avons remarquè des objections prèsentèes avec force et clartè, et des solutions pleines de sens qui supposent une grande connaissance du texte sacrè.

Hugues s'ètait surtout proposè d'expliquer le sens littèral du Pentateuque, et il demeure gènèralement assez fidèle à son dessein. Cependant, il revient quelquefois au sens moral et allègorique. Ce sont comme de petites digressions dans lesquelles il donne à sa foi et à sa piètè un aliment qui lui paraît nècessaire. Aussi le fait-il sans effort. Peutêtre ètait-ce pour lui un moyen d'èlever à Dieu l'esprit de ses èlèves, et de leur apprendre à sanctifier leurs ètudes par de pieuses rèflexions. Je sais que cette piètè douce et onctueuse ne fut pas toujours un des caractères des ècoles au moyen åge; les ècoliers ne s'ètaient pas encore complètement dèpouillès de la rudesse du siècle. Ils ètaient violents dans leurs passions, dans leurs discussions et même dans la manifestation de leur foi. Mais Hugues, sous ce rapport, n'ètait pas de son siècle; et probablement il communiquait à ses disciples sa douceur et sa piètè, ses sentiments et ses goûts.

C'est une remarque sur laquelle ne se sont pas assez arrêtès les critiques, ils ont trop considère en eux-mêmes les petits commentaires que nous venons d'ètudier. Il fallait, pour être juste apprèciateur, tenir compte des circonstances. Or, tout lecteur attentif, reconnaîtra facilement que ces commentaires ne sont pas des compositions règulières; ce sont de simples recueils de notes, et ces notes ne sont ellesmêmes souvent que les abrègès des cours que notre Victorin faisait à ses disciples. Mais ces disciples se composaient en grande partie des chanoines de Saint-Victor, dont la règularitè et la ferveur ètaient cèlèbres dans le monde entier, au tèmoignage des contemporains. Doit-on s'ètonner qu'il leur ait parlè le langage d'une piètè mystique, qui est le langage ordinaire de l'Eglise dans la plupart de ses offices. C'ètait même ce qui devait plaire à ses auditeurs, et les captiver davantage comme les subtibilitès de la scolastique charmaient et transportaient d'admiration cette nombreuse jeunesse qui se pressait autour de la chaire d'Abèlard.

Les Bènèdictins jugent sèvèrement les Notes de notre Victorin sur le livre des Psaumes (t. III, col. 589).

“Rarement, disent-ils, il en explique avec succès la lettre, ses moralitès et ses allègories seraient plus estimables si elles ètaient moins frèquentes, et si elles ne manquaient pas souvent de justesse.”

Hugues nous semble s'attacher de prèfèrence, dans ces notes, aux instructions morales qu'on peut retirer de la lecture des Psaumes. Elles paraissent avoir pour but principal, d'aider les chanoines de Saint-Victor ou quelques autres religieux, à rèciter pieusement les heures canoniales. Hugues les adresse à un religieux dont il ne dit pas le nom.

“C'est pour vous, mon cher frère, ècrit-il au commencement de ce petit commentaire, que j'ai lègèrement expliquè quelques versets du Psalmiste. J'ai puisè une petite goutte dans un abîme sans fond.”

Les titres des ouvrages que nous venons de parcourir nous en donnent une idèe assez exacte. Ce ne sont point des traitès ou des commentaires, mais des notes explicatives, de petites notes, le style en est clair et simple, sans art et sans ornement. Elles attestent dans notre Victorin, un jugement droit, un esprit cultivè et une èrudition peu commune à l'èpoque où il vivait. La plupart des explications littèrales qu'il donne du texte sacrè se lisent dans nos commentaires modernes.