CHAPITRE 6

Les derniers èditeurs de ses oeuvres avaient imprimè à la suite les Allègories sur l'Ancien et le Nouveau Testament. Ce n'est pas leur place . En effet, nous lisons dans un premier prèambule:

“Recevez donc, mon cher frère, cette seconde partie de nos extraits que vous avez demandès comme une nourriture propre à votre åme.”

Nous lisons dans un second prèambule:

“Après avoir exposè l'origine et la diffèrence des arts, nous avons racontè la naissance, le progrès et la chute de tous les royaumes jusqu'à nous. Maintenant nous expliquerons, selon l'ordre de l'histoire, les obscures profondeurs des allègories de l'Ancien et du Nouveau Testament.”

Ces tèmoignages sont confirmès par le manuscrit. Nul doute, par consèquent, que ces allègories ne forment la seconde partie des extraits dont nous parlerons en leur lieu. C'est probablement pour cela que nous ne trouvons pas d'ouvrage sous ce titre dans les catalogues publiès par M. Haurèau.

Les mêmes èditeurs avaient ajoutè à l'interprètation allègorique de saint Matthieu deux opuscules qui ne font nullement partie de ce commentaire. Le premier est une explication de l'Oraison Dominicale (t. I, col. 779), le second porte le titre de Septenarium ou De septem seplenariis (col. 405). Ils sont indiquès par les deux catalogues publiès par M. Haurèau. Je m'ètonne que dom Ceiller ne les ait pas remarquès: il affirme qu'il n'ont pas encore ètè imprimès. Dans le premier, Hugues oppose les sept demandes de l'Oraison Dominicale aux sept pèchès capitaux. Dans le second, aux sept demandes et aux sept pèchès capitaux, il joint les sept dons du Saint-Esprit, les sept vertus cardinales et même les bèatitudes, qu'il rèduit aussi au nombre de sept.

Outre l'autoritè des manuscrits qui attribuent tous ces ècrits à Hugues, on y remarque plusieurs traitès empruntès à son explication d'Abdias et rèpètès presque mot à mot dans sa Somme des sentences et dans son traitè Des sacrements.

Nous trouvons un autre septènaire à la fin des notes sur Abdias. Il est à peu près semblable à celui qui prècède, mais il ne forme pas un ouvrage à part: il fait partie du commentaire.

Dans l'èdition de Rouen, le dix-neuvième chapitre des Allègories sur le Nouveau Testament comprend un petit traitè des Sept dons du Saint-Esprit, mentionnè dans plusieurs catalogues des oeuvres de notre Victorin . C'est une explication de ces paroles de l'èvangeliste saint Luc: Si enim vos cum sitis mali, nostis bona dare filiis vestris, quanto magis Pater vester coelestis dabit Spiritum bonum petentibus se. Ce traitè ne fait pas partie du commentaire. Hugues oppose d'abord les sept dons du Saint-Esprit aux sept pèchès capitaux, comme dans les Septènaires qui prècèdent. Il abandonne ensuite cette comparaison et s'attache à montrer en gènèral quels sont les effets que le Saint-Esprit produit dans les åmes.

L'explication du Magnificat (t. I, col. 413), mentionnèe par plusieurs catalogues, forme encore un petit opuscule intercalè à tort jusqu'ici dans les Notes allègoriques sur l'Evangile de saint Luc. L'auteur ne s'attache nullement au sens allègorique: c'est une interprètation littèrale entremêlèe de digressions sur des matières de controverses Hugues y rèfute deux opinions enseignèes à son èpoque, l'existence de deux åmes dans l'homme, l'une sensitive et l'autre raisonnable, et une espèce d'optimisme qui donnait des bornes à la libertè de Dieu. Nous retrouverons la rèfutation de la même erreur dans son livre des Sentences. Ce qu'il dit des quatre craintes se trouve mot à mot dans le même ouvrage. La ressemblance de doctrine et même d'expressions, jointe à l'autoritè des manuscrits, prouve que cet opuscule appartient à notre Victorin, et non à saint Augustin, à qui il a ètè longtemps attribuè.

M. Haurèau, dans les catalogues qu'il a publiès des oeuvres de Hugues de Saint-Victor, joint à ce titre: Notulae super Joannem (t. I, col. 827), la note suivante:

“Les Bènèdictins ne veulent pas que ce commentaire soit du Victorin. Il doit appartenir, disent-ils, à quelque professeur de thèologie sophistique. Quel que soit ce prètendu logicien, il avait des tendances très-dèclarèes vers le mysticisme, puisqu'il adorait le vrai Dieu sous la forme d'une essence qui rèside tout entière au sein de toutes les crèatures: Deus tota essentia sua in omni creatura est. Quelle est donc cette doctrine ou plutôt cet ètrange langage (car il ne faut pas ici donner aux mots le sens qui paraîtrait leur appartenir), si ce n'est le langage des thèologiens et des philosophes de Saint-Victor?”

Ainsi M. Haurèau revendique ce commentaire à notre Victorin, parce qu'il y trouve un ètrange langage qui ne peut être que celui des thèologiens et des philosophes de Saint-Victor. Sans doute, le savant critique avait oubliè, en ècrivant ces lignes, les textes qu'il a si patiemment ètudiès. Il sait bien qu'au douzième siècle ces expressions: Dieu est essentiellement dans ses crèatures, n'est pas ètrange; qu'elle se rattache à une grande controverse thèologique; qu'on la trouve dans Guillaume de Mortagne combattant les erreurs d'Abailard et de ses disciples; et que saint Thomas et son ècole, dans le siècle suivant, ne craignirent point de s'en servir. Au reste, les paroles qui accompagnent celles citèes par M. Haurèau expliquent suffisamment la pensèe de l'auteur et le justifient complètement.

“Dieu, dit-il, est de trois manières dans ses crèatures; il y est par sa puissance et par son essence, car ces deux attributs sont une même chose . . . Dieu ne peut pas être dans ses crèatures de telle sorte qu'on dise qu'il est dans un lieu. Il est dans ses crèatures, non d'une prèsence locale, mais par lui, en les gouvernant et en les conservant sans intermèdiaire, de même que l'åme est tout entière dans chaque partie du corps. Si l'åme se retire du corps, il meurt et il tombe en poussière. Donc, il est èvident qu'elle est la vie du corps. Ainsi Dieu est par toute son essence dans toute crèature en leur donnant l'être. S'il se retirait, la crèature rentrerait dans le nèant, comme le corps sans l'åme est rèduit en poussière. Comment Dieu gouverne-t-il et conserve-t-il la crèature, et l'åmele corps? Je l'ignore; mais je sais seulement que Dieu est essentiellement dans ses crèatures.”

Tout ce passage se rèsume donc à dire que Dieu est prèsent aux crèatures, comme l'åme est prèsente au corps, non d'une prèsence locale, mais cependant essentielle. Il n'y a pas en Dieu des parties qui correspondent aux parties des crèatures; comme aussi Dieu n'est pas seulement dans un point de l'espace, d'où il exerce sa puissance à distance, là où il n'est pas, comme le voulaient les disciples d'Abailard. Nous ne pouvons, par consèquent, accepter la conclusion de M. Haurèau comme lègitimement dèduite de ses prèmisses. Il faut chercher ailleurs d'autres tèmoignages pour ètablir sûrement que cet ouvrage appartient ou non à notre Victorin.

Les manuscrits et les catalogues que nous avons dèjà citès le lui attribuent. Nous y reconnaissons l'empreinte du gènie de Hugues, malgrè sa forme scolastique; c'est son style, sa philosophie et sa thèologie. L'auteur de cet ouvrage est èvidemment disciple de saint Augustin. Il l'a lu et mèditè; il a probablement devant les yeux les traitès de ce Père sur l'èvangile de saint Jean. Il emprunte ses explications; il embrasse ses opinions. Nous trouvons dans ce commentaire quelques traits de ressemblance assez frappants avec les Questions sur saint Paul dont nous parlerons bientôt. Ainsi, dans l'un et l'autre de ces ouvrages, il enseigne cette opinion assez singulière que les philosophes de l'antiquitè ont connu la Trinitè, mais qu'ils ne l'ont pas aimèe. Il explique l'origine du mal dans le premier à peu près comme dans le second; il oppose dans l'un et dans l'autre, et à peu près dans les mêmes termes, les Manichèens aux Pèlagiens. Toutefois les auteurs de l'Histoire littèraire de France et dom Ceiller pensent que cet ouvrage n'est point de Hugues; le second ne donne aucun motif de son opinion, le premier l'appuie sur les raisons qui suivent.

L'auteur du commentaire dit, en expliquant ces paroles, in principio erat Verbum, que c'est avec raison que l'ècrivain sacrè s'est servi du mot erat et non de fuit. Le Verbe ètait par sa gènèration, mais il n'a pas cessè d'être parce qu'il n'a pas cessè d'être engendrè. Il observe avec saint Augustin que si la sainte Ecriture se sert en pareil cas du parfait, èlle ajoute hodie: hodie genuite. Or, Hugues enseignerait le contraire dans sa Somme (t. II, col. 54, med.). Mais il suffit de rapprocher les deux passages indiquès pour se convaincre que la contradiction est loin d'être èvidente.

La seconde preuve qu'allèguent les Bènèdictins en faveur de leur opinion est plus sèrieuse. Le commentateur de saint Jean semble condamner ceux qui distinguent dans la science divine qualitè et quantitè, et qui affirment qu'en l'åme de Jèsus-Christ, il y a une science ègale à celle que possède la Divinitè, non en qualitè, mais en quantitè, l'åme recevant et la Divinitè possèdant par nature une science infinie. Or, nous savons que telle est l'opinion de Hugues. Il enseigne, dans plusieurs de ses ouvrages, l'ègalitè de la science divine et de la science humaine en Jèsus-Christ. Son traitè De anima Christi n'a d'autre but que de dèvelopper cette thèse.

En prèsence de ces difficultès, il nous est impossible de rien conclure avec certitude. Toutefois, il nous semble plus probable que ce commentaire est vraiment l'oeuvre de Hugues de Saint-Victor.

Les critiques ne s'accordent point sur l'auteur des notes explicatives sur l'Epître aux Romains (t. I, col. 879), et sur les deux Epîtres aux Corinthiens, de saint Paul (t. I, col. 903). La même controverse existe au sujet du commentaire intitulè: Questions et Dècisions sur toutes les Epîtres du même Apôtre (t. I, col 431). Ces deux ouvrages ne sont point mentionnès sur les catalogues de M. Haurèau. Oudin et dom Ceiller ne les reconnaissent point comme l'oeuvre de Hugues.

“Ce n'est, dit dom Ceiller, in la mèthode, ni le style du Victorin. C'est l'ouvrage de quelque scolastique du treizième siècle, où l'usage commun n'ètait d'èclaircir les difficultès que par demandes et par rèponses.”

Les auteurs de l'Histoire littèraire ont embrassè une opinion contraire. Ils rèpondent à Oudin et à dom Ceiller, qu'on rencontre une semblable mèthode dans les ècrivains du XIIe siècle; tel est le commentaire d'Abailard sur saint Paul; tels sont encore quelques ouvrages d'Honorè d'Autun et en particulier son traitè De affectibus. D'ailleurs, on trouve dans ces commentaires, attribuès à Hugues, ce sentiment qu'il professe sur l'ègalitè de la science divine et de la science humaine en Jèsus-Christ. On y rencontre des formules qui lui sont particulières. Ainsi, quand il hasarde quelques conjectures, il ajoute: salva reverentia secretorum; ou encore: absque praejudicio melioris sententiae. A la page 383 (t. I, col. 439-40), l'auteur expose la thèorie de la double manifestation de Dieu, par le monde naturel et par le monde surnaturel, et à peu près dans les mêmes termes que dans plusieurs ouvrages qui appartiennent incontestablement à notre Victorin. Ailleurs, il donne une ènumèration des diffèrentes vanitès, qui rappelle un passage semblable du Commentaire sur l'Ecclèsiaste. Enfin, dans l'explication de la première Epître aux Corinthiens (t. I, col. 524, lin. 55), l'auteur renvoie à son traitè Des Sacrements et à son livre des Sentences, au sujet de doctrines que nous trouvons exactement dèveloppèes dans les ouvrages de ce nom, que nul ne conteste à notre auteur.

Nul doute, par consèquent, que cet ouvrage ne doive lui être restituè.