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Les origines de Saint-Victor de Paris ont beaucoup exercè la sagacitè
des critiques. Les annales manuscrites de cette abbaye font mention
d'une chapelle antèrieure au XIIe siècle. Lobineau, dans son Histoire de
la ville de Paris, Hèlyot, Sauval et Duboulay, sur la foi de la
Chronique d'Albèric, supposent l'existence d'un prieurè de moines noirs
on de bènèdictins de Marseille. Ils citent la Chronique de Jumiège où
l'on parle de chanoines règuliers ètablis hors de Paris, auprès d'une
chapelle dèdièe à saint Victor. Enfin, dans une charte de Philippe Ier,
à la date de 1085, figure, parmi les signataires, Anselme, abbè de
Saint-Victor.
Ces tèmoignages n'ont paru dècisifs ni à Leboeuf , ni à Jaillot , ni à
Saint-Victor. En effet, si on les examine attentivement, ils prèsentent
plus d'un motif d'en soupçonner l'exactitude.
La Chronique d'Albèric, dans le même passage où il est parlè des moines
noirs de Marseille, attribue à Hugues l'ètablissement, à Saint-Victor,
des chanoines règuliers de Saint-Ruf de la ville de Valence. C'est une
erreur èvidente. Dans la charte de Louis VI, que nous possèdons tout
entière, il n'est pas parlè de moines, mais de chanoines; et nous
savons, par des tèmoins irrècusables, que Hugues fut reçu, à
Saint-Victor, par l'abbè Gilduin, chanoine de Saint-Augustin. Il est
vrai que Duboulay, pour rèsoudre cette difficultè, distingue deux
Victorins sous le nom de Hugues, l'un prieur et l'autre qui devint
cèlèbre dans la suite par sa science et sa piètè . Mais cette
distinction est purement gratuite. D'où vient, en effet, que nulle part
il ne soit fait mention du prieur Hugues, et que Duboulay soit le
premier qui signale son existence? Comment les chanoines de
Saint-Victor, qui ont conservè si religieusement les noms de tous leurs
prieurs, ontils oubliè celui de leur fondateur? comment expliquer que
l'auteur de l'Histoire des hommes illustres de cette abbaye, qui
recueille si soigneusement les traditions antiques, garde, sur ce fait,
un silence absolu.
Le nom de l'abbè Anselme consignè dans la charte de Philippe Ier, datèe
de l'an 1085, a donnè lieu à une autre mèprise; on a confondu une simple
copie avec l'original de la pièce. Les paroles qui la terminent ne
laissent aucun doute sur la valeur des signatures.
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“Moi, frère Andrè, humble abbè de Saint-Magloire de Paris, j'atteste que
j'ai vu le privilège de très-illustre roi Philippe, et que je l'ai lu
mot à mot, tel qu'il est contenu dans le prèsent ècrit.”
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Suivent, avec la même formule, les signatures de frère Anselme, humble
abbè de Saint-Victor de Paris, et de frère Thèobald, humble abbè de
Sainte-Geneviève. Or, en 1085, l'abbè de Saint-Magloire ètait Haimon, et
l'abbè de Sainte-Geneviève, Higolte. Andrè ètait abbè de Saint-Magloire
en 1248, et Thibaud ou Thèobald de Sainte-Geneviève à la même èpoque.
L'abbè de Saint-Victor, leur contemporain, ètait Ascelin dont le copiste
a fait Anselme.
Enfin si les chanoines règuliers de Saint-Augustin avaient succèdè aux
bènèdictins de Saint-Victor de Marseille, pourquoi l'acte de fondation,
pourquoi la charte de Louis VI, pourquoi Simon Gourdan et les annalistes
de Saint-Victor, Abailard, Hildebert du Mans, tous les biographes de
Guillaume de Champeaux n'en font-ils nulle mention? Ce n'est donc que
sur de simples conjectures, qui n'ont peut-être d'autre origine qu'une
ressemblance de nom, que repose l'opinion de Lobinau et de Duboulay.
Toutefois l'existence d'une petite chapelle, antèrieure à Guillaume de
Champeaux, est incontestable. Si l'on en croit Simon Gourdan , elle
servait à quelques pieux solitaires qui venaient, loin du tumulte de la
ville, se consacrer à la prière et à la mèditation des vèritès
chrètiennes. Cette pratique n'ètait point nouvelle. Aux premiers siècles
de l'Eglise, et avant la fondation des monastères, les grandes citès
avaient leurs ermitages. Antioche en Orient, Rome et Milan en Occident
nous en fournissent plus d'un exemple. Ces ermites n'ètaient pas soumis
à une règle commune. Leur vie ètait partagèe entre la prière, la
mèditation et le travail des mains. Il n'est point invraisemblable que
Paris ait produit, au XIIe siècle, de semblables solitaires. Le lieu où
s'èleva plus tard l'abbaye de Saint-Victor convenait à ce genre de vie.
Il ètait sauvage, èloignè de la ville et environnè de bois; il formait
comme une nouvelle Thèbaìde où les imitateurs des Antoine et des Pacôme
pouvaient se livrer en paix aux exercices religieux . Au reste, quelque
opinion qu'on embrasse, il est certain que ce n'est qu'à Guillaume de
Champeaux que remonte l'ècole de Saint-Victor que nous nous proposons de
faire connaître.
Guillaume de Champeaux, ainsi nommè du lieu de sa naissance, ètait
archidiacre et ècolàtre de l'èglise de Notre-Dame de Paris. Il avait
ètudiè la thèologie sous Anselme de Laon. Les leçons d'un si bon maître
furent comme une semence heureuse dèposèe dans un champ fertile. Le
disciple d'Anselme fut un des savants professeurs qui illustrèrent
l'ècole de Paris. Il lui donna, sur ses rivales, une supèrioritè qu'elle
n'avait point eue avant lui, et qu'elle sut toujours conserver.
Les jeunes gens des provinces les plus èloignèes, et même des pays
ètrangers y accourent, avides d'entendre le cèlèbre professeur dont le
nom excitait partout le respect et l'admiration. Abailard, après avoir
parcouru les ècoles les plus renommèes, se fixe à Paris parce qu'il
n'avait rencontrè nulle part un maître plus savant et plus habile.
Guillaume enseignait à la fois, sous les cloîtres de Notre-Dame, la
rhètorique, la dialectique et la thèologie, environnè de l'estime de
Galon son èvêque, de l'amour et du respect de ses disciples et de la
considèration du clergè. Il en reçut un tèmoignage honorable l'annèe
1107; il fut appelè au nombreux concile de Troyes convoquè et prèsidè
par le pape Pascal II.
S'il se laissa sèduire par l'èclat de tant de gloire, comme semble le
faire entendre la lettre d'Hildebert du Mans, la sèduction ne fut pas de
longue durèe. En 1108, il abandonna sa chaire et son archidiaconè pour
se retirer à Saint-Victor où il prit l'habit de chanoine règulier de
Saint-Augustin. Gilduin, Godefroi, Robert, Gontier, Thomas, et plusieurs
autres de ses disciples le suivirent dans sa retraite . S'il faut en
croire Abailard, ce fut l'ambition qui conduisit Guillaume à
Saint-Victor. Par cette dèmarche hypocrite, il cherchait à s'èlever plus
sûrement à l'èpiscopat . Mais l'illustre rival de Guillaume cède trop
facilement aux inspirations de son amour-propre et de sa jalousie; les
soupçons qu'il voudrait malicieusement insinuer n'ont aucune
vraisemblance; ils sont même contraires aux tèmoignages des
contemporains. Au XIIe siècle surtout, Guillaume, pour arriver à
l'èpiscopat, n'avait qu'à suivre la carrière qu'il avait embrassèe, et à
conserver les titres dont il ètait revêtu; il ètait archidiacre et
ècolåtre d'une des premières Eglises du royaume. Chacune de ces
fonctions, prise à part, le conduisait naturellement aux premières
dignitès de l'Eglise, surtout si l'on considère quelle renommèe il s'y
ètait acquise. Les pontifes ètaient plus rarement alors choisis parmi
les religieux que parmi les professeurs distinguès. La plupart des
grands èvêques de cette èpoque durent leur èlèvation à l'èclat de leur
enseignement. Yves, èvêque de Chartres, Hildebert, èvêque du Mans, plus
tard archevêque de Tours, Baudry, èvêque de Rennes, Albèric, archevêque
de Bourges, Goscelin ou Joscelin, èvêque de Chartres, Gilbert de la
Porèe, èvêque de Poitiers, Ulger, èvêque d'Angers, Gautier de Mortagne,
èvêque de Laon, avaient ètè ècolåtres de quelque cathèdrale. On sait
aussi combien l'archidiacre avait de part à la nomination de l'èvêque,
lorsque chaque èglise avait le droit de prèsenter son candidat à
l'approbation du roi. D'ailleurs, nous ne trouvons que dans Abailard,
cette malicieuse insinuation contre Guillaume. La Chronique de Morigny
nous le reprèsente non-seulement comme très-versè dans les saintes
Ecritures, mais comme plein de zèle, de piètè et de religion . Il est,
en effet, difficile de croire que l'ami intime de saint Bernard,
d'Hildebert du Mans, d'Anselme de Laon, de Galon de Paris, et de tout ce
que le XIIe siècle eut de plus distinguè par la science et par la vertu
ne fût, au fond, qu'un hypocrite et un intrigant, voilant, sous les
dehors d'une piètè affectèe, une misèrable ambition.
En se retirant à Saint-Victor, Guillaume avait renoncè à l'enseignement
et aux applaudissements de l'ècole: il voulait vivre seul à seul avec
Dieu dans la mèditation des vèritès èternelles. Mais ses anciens èlèves
ne purent consentir à son silence. Ils le sollicitèrent de continuer ses
leçons au sein de la retraite qu'il s'ètait choisie, et l'èvêque du Mans
crut devoir joindre ses instances à celles de tant d'amis; il ècrivit au
nouveau solitaire une lettre que nous possèdons tout entière.
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“Votre conversation et votre conversion, lui dit-il, ont rempli mon åme
de joie et l'ont fait tressaillir d'allègresse.”
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Il le fèlicite ensuite d'avoir embrassè la vèritable philosophie; il lui
rappelle avec èloge l'exemple de Diogène; il l'exhorte à se dèvouer tout
entier à Dieu et à ne rien retrancher de son holocauste. Puis il ajoute:
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“Mais que sert la sagesse cachèe et le trèsor que l'on enfouit? L'or
brille mieux au grand jour qu'enfermè dans les tènèbres; les perles ne
diffèrent pas des vils tufs si on ne les expose aux regards. Ainsi, la
science que l'on communique s'augmente; elle mèprise un possesseur
avare, et, si elle n'est manifestèe, elle s'èchappe. Ne fermez donc
point les ruisseaux de votre doctrine; mais, selon le conseil de
Salomon, que vos sources coulent dehors, et que vos eaux se divisent sur
les places publiques .”
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Guillaume ne put rèsister à des demandes si gracieuses et si pressantes:
il reprit ses leçons, et telle fut l'origine de la cèlèbre ècole de
Saint-Victor de Paris. Ses dèmêlès avec Abailard sont connus, et l'on
sait avec quelle modèration affectèe celui-ci raconte ses victoires.
Toutefois elles ne furent point aussi facheuses pour Guillaume qu'il
semble l'insinuer. Nous ne voyons pas que le crèdit et la rèputation du
savant professeur en aient beaucoup souffert. Ce fut même à cette
èpoque, où son rival nous le reprèsente humiliè et abandonnè de tous ,
qu'il fut èlevè sur le siège èpiscopal de Chålons. Dès lors sa vie
devient très-active. Il se montre grand dans l'èpiscopat comme il
s'ètait montrè savant et habile dans les chaires publiques. Il est l'åme
detous les conciles, si nombreux à cette èpoque dans les Gaules. En
1114, deux ans après sa promotion, il assista au concile de Beauvais, où
il fut le plus ferme appui de Conon, lègat du saint-siège, qui
travaillait avec tant de zèle et de fermetè à la rèforme des moeurs et
au rètablissement de la discipline. En 1115 , il prit part à celui de
Reims, où il parut, selon un auteur contemporain, comme la colonne des
docteurs . La même annèe, dans l'octave de la fête des Apôtres, il
siègeait à celui de Chålons, et en 1120 à celui de Beauvais, dont il ne
nous reste que la canonisation de saint Arnould. En 1119, il avait ètè
envoyè par Calixte II avec Pons, abbè de Clugni, à l'empereur Henri,
pour prèparer la paix qui devait se traiter au concile de Reims entre
l'Église et l'empire . Ce fut lui qui porta la parole et qui dècida
l'empereur à renoncer aux investitures; ce fut lui qui traduisit en
français, au concile, le discours de l'èvêque d'Ostie; ce fut lui qui,
dèputè de nouveau au prince allemand, ne craignit point de lui rappeler
avec vigueur les promesses qu'il refusait d'exècuter. Saint Bernard le
choisit pour recevoir de ses mains la bènèdiction abbatiale. Son
èpiscopat fut de trop courte durèe pour le bien et la gloire de
l'Eglise. Il mourut le 18 janvier 1121, après avoir gouvernè sept ans et
six mois le diocèse de Chålons. On a de lui un petit traitè sur l'åme,
un opuscule sur l'Eucharistie publiè par Mabillon et un recueil de
sentences contenu dans un manuscrit inèdit, qui se trouve à la
Bibliothèque impèriale, sous le no 220 du fonds de Notre-Dame. Ces
ècrits sont insuffisants pour nous faire connaître la doctrine de
Guillaume. Après les avoir lus on est encore obligè de s'en rapporter
aux tèmoignages incomplets et obscurs d'Abailard.
Avant de quitter sa retraite, il avait confiè la communautè de
Saint-Victor à Gilduin, le plus eher de ses disciples. Gilduin ètait
natif de Paris; il jouissait d'une juste considèration, qu'il s'ètait
acquise plus encore par sa sagesse et sa vertu que par sa science. Louis
VI le choisit pour son confesseur, et il le traita toujours avec un
respect filial. Sous son administration, la communautè de Saint-Victor
devint une riche et puissante abbaye. Louis VI la dota avec une
munificence vraiment royale. Il lui octroya des lettres qui sont comme
la charte de sa fondation.
Il y dèclare que c'est après avoir consultè les èvêques et les seigneurs
de sa cour qu'il a ètabli dans l'èglise de Saint-Victor des chanoines
règuliers occupès à prier Dieu pour lui et pour son royaume; qu'il les a
dotès et enrichis par sa libèralitè, afin qu'ils ne fussent point
dètournès de ce saint exercice par la sollicitude de pourvoir aux
nècessitès de la vie. Suit l'ènumèration des domaines dont il les met en
possession. C'ètait une mètairie à Puteaux avec tous ses droits,
Orgenois dans le territoire de Melun, vingt arpents de près près de
Corbeil, une mètairie dans le territoire de Buci, une propriètè à
Fontenay près Paris, et plusieurs autres mentionnèes dans la même
lettre. Il laisse aux chanoines une entière libertè pour le choix de
leur abbè. Ils ne seront pas obligès d'attendre le consentement du roi
ni d'autres personnes; mais, après l'avoir èlu eux-mêmes parmi les
membres de leur communautè ou d'une autre maison de leur ordre, ils le
prèsenteront à l'èvêque de Paris pour recevoir la bènèdiction abbatiale.
Il ne voulut point les soustraire à la juridiction de l'archevêque de
Sens et de l'èvêque de Paris, comme l'avaient fait ses prèdècesseurs à
l'ègard de plusieurs maisons religieuses, mais il leur accorda le
privilège d'affranchir les hommes et les femmes de corps de leur èglise,
sans autre permission de lui ou de ses successeurs. Il n'est fait aucune
mention, dans cette charte, de la règle de saint Augustin .
Les signataires sont Daimbert, archevêque de Sens, Radulphe, archevêque
de Reims, Louis, roi, Lisiard, èvêque de Soissons, Yves de Chartres,
Manassès de Meaux, Hubert de Senlis, Galon de Paris, Jean d'Orlèans,
Geoffroi d'Amiens, Humbald d'Auxerre, Philippe de Troyes et les grands
officiers de la couronne. Guillaume de Champeaux, qui obtint ces
lettres, ne les souscrivit point: il n'avait probablement pas encore
reçu la consècration episcopale. La date de cette pièce importante est
la cinquième annèe du règne de Louis et la 1113e de Jèsus-Christ: elle
est conforme à celle qui se lisait à Saint-Victor sur le tombeau du même
roi. Le pape Pascal II confirma l'annèe suivante la nouvelle fondation.
Louis VI ajouta bientôt d'autres donations à ces premières libèralitès:
il cèda aux chanoines de Saint-Victor la règale de plusieurs èglises
dans les collègiales de Chåteau-Landon, de Melun, d'Etampes, de Dreux,
de Mantes, de Poissy, de Pontoise, de Montlhèry et de Corbeil avec le
consentement des abbès et des chanoines de toutes ces èglises, et avec
la permission de l'archevêque de Sens et des autres èvêques diocèsains .
Plus tard, en 1146, Henri, son fils, chanoine de l'Eglise de Paris, leur
donna une prèbende dans l'èglise du Saint-Esprit, de Saint-Spire de
Corbeil dont il ètait abbè .
Les chanoines de Saint-Victor voulurent conserver dans leurs annales le
souvenir de ces bienfaits, et transmettre à leurs successeurs un
tèmoignage de leur reconnaissance. On lit dans leur nècrologe:
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“Aux calendes du mois d'août, anniversaire de Louis, roi de France, qui,
portant à notre èglise une affection singulière, l'a dotèe et enrichie
par ses libèralitès, comme il est contenu dans nos privilèges .”
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Vient ensuite l'ènumèration des donations. Puis on ajoute:
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“Nous nous tenons de plus obligès de dèclarer aux siècles suivants que,
pour la gloire et la dècoration de notre èglise, il lui a fait don de sa
chapelle, contenant beaucoup de saintes reliques et très-prècieuses.
C'est pourquoi nous nous tenons très-redevables à ce bienfaiteur si
grand et si illustre.”
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Tous les jours on disait une messe pour le repos de son åme, et l'on
nourrissait un pauvre en son nom. Tous les ans, on cèlèbrait
l'anniversaire de samort. Le jour de cet anniversaire on habillait
complètement un pauvre, et cent autres ètaient nourris de pain, de vin
et de chair .
Les èvêques de Paris imitèrent la libèralitè de Louis VI à l'ègard des
chanoines de Saint-Victor. Galon et Gilbert leur cèdèrent une partie de
leurs droits sur les rivières de la Seine, tant à l'ègard des moulins
que de la pêche, ainsi que portent les lettres de Gilbert, datèes de
1122 . En 1124 ou 1125, Etienne leur donna les prèbendes vacantes de sa
cathèdrale, de Saint-Marcel, de Saint-Germain-l'Auxerrois, de
Saint-Cloud, de Saint-Martin de Champeaux en Brie. Le roi permit qu'ils
en jouissent la première annèe de leur vacance, comme on le voit par les
lettres de l'èvêque Etienne et par la charte de Louis VI, souscrite par
lui, par la reine Adèlaìde, par leur fils Philippe, par les èvêques et
les abbès intèressès, et par les cinq grands officiers de la couronne.
Plus tard, Etienne leur accorda encore à la prière du pape Innocent II,
une prèbende entière dans sa cathèdrale, dn consentement du doyen et du
chapitre, et dans les autres collègiales de Saint-Marcel, de
Saint-Germain-l'Auxerrois, de Saint-Cloud et de Saint-Martin de
Champeaux. Cette donation fut confirmèe l'an 1135 par le roi, qui à ces
prèbendes en ajouta une autre dans l'èglise de Sainte-Geneviève, du
consentement du doyen et du chapitre . Enfin, Etienne leur lègua en
mourant sa bibliothèque, qui contenait des ouvrages prècieux. Le doyen
et les chanoines de la cathèdrale de Paris voulurent aussi contribuer à
l'ètablissement de Saint-Victor; ils firent don aux chanoines d'une
ferme avec 120 arpents de terre dans les environs de Chevilly et d'Orly,
avec dîmes, champarts et toutes autres dèpendances .
La plupart de ces donations sent constatèes dans leur Nècrologe. Chaque
annèe, ils cèlèbraient l'anniversaire de leurs bienfaiteurs par de
nombreuses aumônes.
L'accroissement de leurs revenus leur permit de se multiplier. Louis VI
en mourant lègua 2000 livres à vingt abbayes de leur ordre . En 1138,
elles forment dèjà une congrègation considèrable. Les chanoines
règuliers de Saint-Vincent de Senlis s'engagent cette annèe à assister
au chapitre gènèral de l'ordre. Il comptait, à la mort de Gilduin,
premier abbè de Saint-Victor, quarante-quatre maisons .
Au reste, les chanoines faisaient un bon usage de leurs richesses: ils
les consacraient au soulagement des pauvres et surtout des jeunes
ètudiants que l'amour de la science attirait à Paris. Nous en avons des
preuves dans plusieurs monuments de cette èpoque. Guèrin, prieur de
Saint-Alban en Angleterre, ècrit à Richard, prieur de Saint-Victor, pour
le remercier des secours qu'il a fournis à Matthieu, son frère.
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“A son vènèrable et justement honorable ami Richard, prieur de
Saint-Victor, son Guèrin, prieur de l'èglise de Saint-Alban, salut et
sentiments d'une lègitime amitiè. Je rends gråce à votre charitè de la
singulière faveur et de la spèciale libèralitè dont vous avez honorè mon
frère Matthieu, qui s'est expatriè chez vous par amour pour la science.
Rien ne serait capable d'exprimer la charitè et le dèvouement que vos
bienfaits m'inspirent. Que ne puis-je vous donner, par mes actions comme
par mon langage, des preuves de l'affection que je vous porte! Comment
pouvais-je m'attendre à la bienveillance que vous avez eue pour mon
frère Matthieu, puisque je ne l'avais nullement mèritèe? Je vois
maintenant combien votre prudence a profondèment gravè dans sa mèmoire
cette parole de Caton: Si vous voulez être aimè, aimez. Il reste donc
que vous continuiez ce que vous avez si gènèreusement commencè et que
vous le revêtiez d'une soutane. Pour moi, impuissant à payer vos
bienfaits, je ne le serai pas à vous aimer .”
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Cette lettre, ècrite dans un style un peu recherchè, mais pleine des
sentiments les plus tendres et les plus dèlicats, nous fait connaître
qu'à cette èpoque, un commerce littèraire s'ètait ètabli entre l'abbaye
de Saint-Victor et celle de Saint-Alban. Guèrin, après avoir recommandè
son frère au prieur Richard, fait mention d'un petit prèsent qu'il lui
envoie, non pas, dit-il, comme prix des bienfaits qu'il a reçcus, mais
comme tèmoignage de son amitiè. Il lui demande en retour les noms des
ècrivains de Saint-Victor, afin que, s'il ne possède pas leurs ouvrages,
il se les procure et enrichisse l'Angleterre du trèsor de la science. Au
reste, rien de plus naturel que ces relations amicales. Nous trouvons à
Saint-Victor, des chanoines, des prieurs et même un abbè anglais de
naissance.
Mais ce ne fut pas seulement à l'ègard des Anglais qu'ils exercèrent
cette gènèreuse hospitalitè. Gratien de Pierre de Lèon, consul des
Romains, leur rend gråces dans une lettre de celle qu'ils ont accordèe à
Hugues, son frère. Ils traitèrent avec la même bontè plusieurs autres
ècoliers français ou ètrangers, et entre autres, Pierre Lombard, à la
prière de saint Bernard, l'ami le plus dèvouè des chanoines de
Saint-Victor.
Charitables et bienfaisants envers ceux qui rèclamaient leur secours,
les chanoines de Saint-Victor se montrèrent aussi respectueux et dèvouès
envers les èvêques de Paris. Ils furent leurs plus sages conseillers,
les plus fermes appuis de leur autoritè qu'ils partagèrent souvent, et
les plus zèlès dèfenseurs de leurs droits. Thomas, prieur de
Saint-Victor et maître de Hugues, mourut victime de ce dèvouement; il
fut assassinè par le neveu de l'archidiacre dont il combattait les
prètentions sur la juridiction èpiscopale.
Ils durent à cette conduite l'estime et la confiance de tous. Aussi les
auteurs contemporains cèlèbrent à l'envi leur piètè et leur science.
Innocent II, dans une lettre adressèe à Etienne, èvêque de Paris, loue
leur religion, leur règularitè, leur fidèle observation des règles
canoniales, et de la discipline de l'Eglise; il dit que leur conduite
rend gloire à Dieu, et que leur exemple èdifie les peuples.
Jacques de Vitry, dans son Histoire occidentale, vante leur humilitè,
leur saintetè et leur doctrine.
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“Cette congrègation est, dit-il, comme le flambeau du Seigneur èlevèe
sur le chandelier. Elle èclaire non-seulement la ville, mais les
contrèes èloignèes; elle apprend aux peuples à connaître Dieu; elle les
excite à l'aimer.”
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Il la compare encore à la piscine probatique et au vase d'airain placè
dans le temple de Dieu.
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“Elle fournit aux ètudiants de Paris, et à la multitude qui y afflue de
toutes parts, les eaux de la purification. Cette sainte et respectable
congrègation, dans le camp des soldats du Seigneur, est le refuge des
pauvres, la consolation de ceux qui pleurent, le soutien du faible; elle
rèpare les forces de ceux qui sont fatiguès, elle relève ceux qui
tombent, elle offre à tous les ècoliers un port assurè, elle ouvre un
sein misèricordieux à ceux qui veulent èchapper au naufrage de ce monde;
elle les accueille avec bontè, elle les entretient, elle les nourrit.
Dès son origine elle a ètè ornèe et embellie par des docteurs de Paris,
hommes lettrès et honnêtes, qui brillaient au milieu d'elle, comme des
ètoiles ètincelantes, ou comme des pierres prècieuses .”
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Le cardinal fait allusion, dans ce passage, à une des fonctions exercèes
par les chanoines de Saint-Victor. C'ètait parmi eux que l'èvêque
choisissait un grand pènitencier qui devait principalement exercer son
ministère à l'ègard des ècoliers. Il avait le pouvoir d'absoudre des cas
rèservès, et même, en l'absence de l'èvêque, de rèconcilier les
excommuniès .
Plusieurs diocèses dèsirèrent possèder des religieux dont la rèputation
ètait si grande, et la vie si exemplaire. Geoffroy, èvêque de Chartres,
sollicite Etienne, èvêque de Paris, de lui envoyer un chanoine de
Saint-Victor pour gouverner l'abbaye des Vertus.
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“Les frères de cette communautè, ditil, ont demandè d'une voix unanime
un Victorin pour pasteur, et l'abbè lui a dèposè ses pouvoirs entre mes
mains pour se mettre sous sa conduite .”
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Jean de Naples demanda la même faveur; l'èvêque d'Halberstad les ètablit
dans son diocèse, et quand le roi de France et le pape Eugène voulurent
rèformer Sainte-Geneviève, ils y introduisirent des chanoines de
Saint-Victor .
Les grands hommes qui se formèrent au milieu d'eux, justifient cette
rèputation. L'abbaye de Saint-Victor donna sept cardinaux à l'Eglise,
deux archevêques, six èvêques, cinquante-quatre abbès ètablis en divers
lieux, et des hommes qui acquirent une juste rèputation dans toutes les
branches de la science cultivèe à cette èpoque .
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