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Les desseins de Louis VI ètaient accomplis; les chanoines de
Saint-Victor, enrichis par les libèralitès de leurs puissants et
gènèreux protecteurs, pouvaient se livrer en paix à leurs ètudes et aux
exercices de la vie religieuse. Mais ces richesses elles-mêmes eussent
bientôt fait naître parmi eux la dissipation et le dèsordre, s'ils
n'eussent ètè soumis à une sage discipline, et si une forte constitution
n'eût maintenu dans le monastère une parfaite règularitè. Ce fut
l'oeuvre de Gilduin. Cette constitution et ces règles nous ont ètè
soigneusement conservèes, et nous pouvons avec elles pènètrer dans les
cloîtres de Saint-Victor, assister, en quelque sorte, aux occupations
journalières des chanoines, à leurs travaux et à tous leurs exercices.
Cette ètude nous a paru intèressante et utile, soit au point de vue
historique, soit au point de vue philosophique. Il y a en effet un
rapport nècessaire entre les pensèes d'un homme, son caractère, son
gènie et ses habitudes. La connaissance de sa vie intèrieure facilite la
connaissance de ses doctrines. Un ami comprend à demi-mot son ami, et
les personnes qui se frèquentent se devinent; elles jugent et apprècient
avec plus de certitude leurs opinions et leurs dèmarches.
L'abbè ètait le supèrieur des chanoines; il devait leur tenir lieu de
père. Son èlection se faisait avec une grande solennitè; à sa mort, les
frères jeûnaient et gardaient le silence jusqu'à ses funèrailles.
Après la cèrèmonie des obsèques, le prieur sonnait la cloche et tous se
rendaient au chapitre. Prosternès sur leurs stalles, ils priaient et
chantaient des psaumes, après quoi chacun s'asseyait. Le prieur, prenant
alors la parole, entretenait les frères de l'èlection; on en choisissait
sept d'entre les plus distinguès qui formaient un conseil. Ils devaient
dèlibèrer entre eux, et èlire le religieux qu'ils jugeaient le pus
capable de gouverner la communautè; les autres priaient en silence. Il
ètait dèfendu aux chanoines de se rèunir et de s'entretenir entre eux de
la prochaine èlection. Si les èlecteurs ne pouvaient s'entendre, on
augmentait leur nombre. Si le prieur ètait absent, mais dans la
province, et qu'il pût revenir dans trois jours, on l'attendait,
autrement on passait outre. Nul n'avait voix dèlibèrative et, à plus
forte raison, nul n'ètait èligible s'il n'ètait au moins sous-diacre,
s'il ètait excommuniè ou interdit. On ne pouvait encore être èlu avant
vingt-cinq ans et si on n'avait passè trois ou quatre ans dans l'abbaye.
Lorsque le choix du conseil s'ètait arrêtè sur l'un des chanoines, on
assemblait le chapitre et le plus ancien annonçait ainsi l'èlection:
J'èlis un tel, prèlat de cette maison. L'èlu ètait aussitôt conduit au
siège de l'abbè où il recevait l'hommage de tous les frères. La
cèrèmonie se terminait par le chant de psaumes appropriès à la
circonstance.
Le lendemain, tous ceux qui faisaient partie de son obèdience venaient
au chapitre, et, prosternès devant le nouvel abbè, ils dèposaient leurs
clefs à ses pieds. Celui-ci leur ordonnait de se relever et de les
reprendre. L'abbè leur adressait cette demande: Me promettez-vous
l'obèissance que vous me devez, selon les règles de saint Augustin, et
selon les promesses que vous avez faites le jour de votre profession. On
rèpondait: Je le promets.
Au chapitre gènèral qui suivait immèdiatement l'èlection, l'abbè faisait
lui-même cette promesse:
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“Moi, N. humble abbè de N., sauf la libertè, les privilèges et les
autres droits de notre èglise, je promets obèissance au chapitre
gènèral, et fidèlitè pour moi et pour notre maison.”
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Lorsqu'un motif raisonnable l'empêchait de se rendre au chapitre, il y
envoyait sa profession signèe, ce qui ne le dispensait pas de la faire
de vive voix à la rèunion suivante.
L'èlection ainsi terminèe, le prieur et le sousprieur prenant avec eux
quelques-uns des frères parmi les plus ågès, se rendaient auprès de
l'èvêque. Ils lui faisaient connaître l'abbè qu'ils avaient èlu et
règlaient avec lui quel jour il viendrait recevoir de ses mains la
bènèdiction abbatiale.
Le jour fixè, tous les religieux se rendaient au choeur et attendaient
en silence le retour de l'abbè. Celui-ci entrait par la porte de la
grande èglise; il traversait le milieu du choeur, et à son passage tous
s'inclinaient. Ceux quil'accompagnaient se rendaient aussitôt à leurs
stalles, exceptè le prieur et le sousprieur qui le conduisaient seuls
depuis l'entrèe du choeur jusqu'aux degrès du sanctuaire. L'abbè se
prosternait sur un tapis et les chanoines chantaient des psaumes, des
graduels et des oraisons .
Ces imposantes cèrèmonies ètaient naturellement propres à frapper
l'imagination et à rèveiller la foi de ces hommes simples. Ils voyaient
dans la personne de l'abbè le reprèsentant de Dieu. Le respect dont ils
l'environnaient, rendait l'obèissance plus sûre et plus facile.
Ce respect devait se manifester au dehors. Personne ne passait devant
l'abbè sans le saluer. Partout ailleurs que dans le cloitre, on se
levait lorsqu'il entrait et on ne s'asseyait que lorsqu'il s'asseyait
lui-même, ou lorsqu'il le commandait. Au cloître et au choeur, on se
contentait de s'incliner sur son passage à moins qu'il n'introduisît un
ètranger: alors tous se levaient par respect pour l'hôte qui les
honorait de sa prèsence.
On s'ètonne de la politesse que les pensèes de la foi inspiraient à ces
bons religieux qui vivaient au milieu d'une sociètè à peine sortie de la
barbarie et qui ne s'ètait pas encore dèpouillèe de la violence de son
caractère et de la grossièretè de ses moeurs. De tels exemples n'ètaient
pas inutiles au progrès même de la civilisation.
L'autoritè de l'abbè ètait douce et souveraine, mais elle n'ètait ni
arbitraire, ni sans contrôle. Elle devait s'exercer selon les lois de
l'ordre et sous la surveillance du chapitre gènèral et de l'èvêque.
Quoique ses fonctions fussent à vie, il pouvait en être privè et même
chassè de la communautè, s'il abusait de son pouvoir. L'histoire de
Saint-Victor nous en offre un exemple même dans le XIe siècle. Ervise,
abbè mondain et dissipateur, fut obligè, malgrè ses intrigues et la
modèration de Richard, son prieur, de se dèmettre de sa dignitè et de
quitter son abbaye.
L'abbè ètait aidè dans le gouvernement gènèral de la communautè par des
fonctionnaires qui lui ètaient tous subordonnès.
Le prieur le remplaçait ou le secondait dans l'exercice de sa charge. Il
ètait choisi par l'abbè qui devait prendre en cette circonstance le
conseil des anciens. Après l'èlection, il le prèsentait au chapitre et
l'èlu allait s'agenouiller a ses pieds. Il lui adressait alors ces
paroles du Psalmiste:
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“Que le Seigneur garde votre entrèe;”
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les frères rèpondaient:
Sa place ètait à gauche, en face de l'abbè. C'est lui qui donnait avec
la cloche le signal des exercices, qui reprenait le lecteur au choeur et
au chapitre, qui veillait spècialement à la discipline. Il exerçait en
outre sa surveillance sur tous les employès infèrieurs; mais il n'avait
le pouvoir ni de les destituer, ni de les èlire. En son absence, ses
fonctions ètaient remplies par le sousprieur.
Le camèrier ètait l'èconome du monastère; il prenait soin de tous ses
biens; mais il n'ètait qu'administrateur, il ne pouvait rien alièner.
Chaque semaine, il devait rendre compte à l'abbè de son administration.
Le cellèrier ètait chargè de la prèparation et de la distribution des
aliments. Il ne devait y avoir qu'une seule cuisine et un seul
cellèrier. Il pouvait cependant allumer plusieurs feux et prendre des
aides parmi les frères convers. On lui recommande surtout le soin des
malades et celui des ètrangers à qui on donnait l'hospitalitè.
Le rèfectorier avait soin du rèfectoire. Il prèparait tout ce qui ètait
nècessaire pour le repas, le pain, le vin, l'eau et le linge. II
changeait les nappes tous les huit jours et les serviettes tous les
trois jours, et conservait tout dans une grande propretè.
Les malades ètaient confiès à un infirmier, les pauvres à un aumônier.
L'aumônier ne se contentait pas de fournir à leurs besoins pendant leur
vie, il leur procurait une sèpulture convenable après leur mort, et
faisait prier pour le repos de leurs åmes. Une sollicitude si touchante
et si pleine de dèlicatesse ètait inspirèe par une vèritable charitè.
Cette vertu devait être aussi celle du portier. On lui recommandait
d'être affable et plein de bontè à l'ègard de tous. Lorsqu'un religieux
se prèsentait à la porte, il le saluait en s'inclinant. Si c'ètait un
sèculier, il l'introduisait d'abord, puis il lui demandait avec douceur
et humilitè ce qu'il dèsirait. Si l'ètranger rèclamait l'hospitalitè, il
le priait d'attendre jusqu'à ce qu'il eût prèvenu l'abbè et l'hôtelier .
C'ètait l'hôtelier qui recevait les ètrangers et remplissait envers eux
tous les devoirs de la plus affectueuse hospitalitè. Lorsque le portier
l'avait averti, il se rendait sans retard auprès de son hôte même
pendant le chant de l'office. Il venait le saluer et le conduisait en
silence, à moins qu'il ne fût interrogè. Lorsqu'il l'avait introduit
dans l'oratoire, il prèsentait l'eau bènite à l'abbè, qui l'aspergeait.
En son absence, il le faisait lui-même. Il conduisait les ètrangers au
choeur et au rèfectoire aux heures fixes, mais jamais au chapitre.
Enfin, il leur procurait toutes les choses dont ils avaient besoin.
Tous les livres du monastère ètaient confiès à la garde du chantre, qui
remplissait en même temps les fonctions de bibliothècaire. Il en
possèdait le catalogue et il en faisait deux ou trois fois par an le
recensement, examinant attentivement s'ils avaient souffert quelque
dommage, afin de le rèparer. Il ne prêtait un livre que sur un gage
èquivalent. Il inscrivait sur un registre et le titre du livre et le nom
de celui à qui il le remettait et le gage qu'il en recevait. Les livres
prècieux ne pouvaient se prêter sans la permission de l'abbè. Il avait
soin en outre de toutes les chartes et autres ècritures qui concernaient
le monastère. Il fournissait aux copistes les choses nècessaires. Il
veillait afin qu'ils ne manquassent de rien et qu'ils ne copiassent que
les ouvrages qui leur avaient ètè assignès par l'abbè. Tous ceux qui
savaient ècrire devaient se rendre à ses ordres lorsqu'il l'exigeait.
C'ètait lui qui ètait chargè de la correction des manuscrits. Tous les
livres qui servaient à l'office devaient être bien ponctuès, afin que
les frères ne fussent point embarrassès et que leur chant fût
parfaitement règulier .
Ainsi chaque officier avait son emploi dèterminè, et les travaux de tous
concouraient à ètablir un ordre parfait dans le monastère. Cet ordre,
quand il ètait respectè, ètait le principe et le gardien de la paix et
de la tranquillitè d'åme, aussi nècessaire pour les spèculations de la
science que pour les progrès de la piètè chrètienne. N'ètait-ce pas un
beau spectacle, au milieu des moeurs violentes de cette èpoque, que la
vie de ces hommes si règulière et si calme à qui la religion inspirait
cette bienveillance pour tous et surtout ce respect qui distingue mieux
encore les peuples civilisès des peuples barbares que la politesse et
l'èlègance des formes? Le barbare craint, admire, aime; il n'y a que
l'homme civilisè qui respecte; et cependant le respect est à la fois la
manifestation et la sauvegarde de la dignitè humaine. Aussi les règles
monastiques qui imprimaient si profondèment ce respect dans les åmes
eurent plus de part qu'on ne leur en attribue ordinairement à la
civilisation du monde.
Cette règularitè n'eût ètè ni durable ni utile si les chanoines
s'ètaient livrès à l'oisivetè. Toutes les heures de leur journèe ètaient
règlèes, et il n'y en avait aucune qui ne fût employèe à une occupation
dèterminèe. Ils se levaient au milieu de la nuit pour offrir à Dieu un
sacrifice de louange, et pendant le repos de la nature leurs voix et
leurs coeurs s'èlevaient pour cèlèbrer sa grandeur et implorer sa bontè.
Ils sortaient tous ensemble du dortoir prècèdès d'un flambeau et se
rendaient au choeur pour y chanter le grand office.
Simon Gourdan nous rapporte un usage singulier qui s'observait à
Saint-Victor. Pour exciter davantage la piètè et pour prèvenir les
assoupissements durant les longues veilles de la nuit, un religieux,
portant un livre, se promenait de chaque côtè du ehoeur. Les autres
devaient le saluer lorsqu'il passait. S'il s'apercevait que l'un d'eux
ne chantåt pas, il dèposait le livre devant lui, et après une
prostration ou une inclination profonde devant le sanctuaire et au
choeur, il s'en retournait à sa place. Le chanoine qui avait reçu le
livre baisait la terre et se promenait à son tour. L'abbè et l'infirmier
ètaient seuls dispensès de cette cèrèmonie .
Le grand office ètait suivi de celui de la sainte Vierge. Le tout durait
environ trois heures. Les chanoines se retiraient ensuite au dortoir en
ordre et en silence.
Après quelques heures de repos, ils partaient au signal de l'abbè pour
venir se laver les mains en ètè. De là ils se rendaient à l'èglise où
ils rècitaient le Pater, l'Ave et le Credo, et ensuite au cloître après
paient à la prière, à de saintes lectures et à l'ètude jusqu'au second
signal de Primes, qui ètaient suivies d'une première grand'messe et des
Primes de la sainte Vierge. En hiver, on venait du dortoir à l'èglise
pour chanter Primes, et de l'èglise on allait au lavoir.
L'office terminè, la communautè se rendait au cloître. Les uns priaient,
les autres lisaient et ètudiaient, d'autres se confessaient ou
cèlèbraient le saint sacrifice; d'autres, prosternès au pied des autels,
mèditaient les grandes vèritès de la foi.
Au signal de la cloche tous entraient dans le chapitre. On y lisait le
Martyrologe, et après une prière et une lecture de l'Evangile ou de
quelque chapitre de la Règle de saint Augustin ou de saint Benoît, on
annonçait les anniversaires. L'abbè ou celui qu'il avait dèsignè prenait
alors la parole et faisait une espèce de confèrence ou de classe. On y
traitait quelque sujet de dogme ou de morale, quelques points de la
piètè chrètienne, ou l'on commentait quelques passages de la sainte
Ecriture. Plusieurs des ouvrages de Hugues semblent être les rèsultats
de ces confèrences. Le chantre annonçait ensuite l'ordre de l'office et
dèsignait ceux qui devaient y remplir quelque fonction.
Alors avait lieu la coulpe. Chacun reconnaissait humblement ses fautes
et recevait de l'abbè une pènitence salutaire. Nul n'ètait exempt de cet
exercice, ni les officiers, ni les infirmes. L'abbè donnait les avis
qu'il jugeait nècessaires et consultait les religioux sur les affaires
du monastère.
C'ètait là encore que les rois, les èvêques et les abbès, qui le
sollicitaient, ètaient associès aux prières de la communautè, ce qui
ètait fort ordinaire selon Simon Gourdan. On les introduisait dans le
chapitre et on leur faisait toucher à genoux le livre de la règle.
La rèunion se terminait par la rècitation de quelques psaumes, et chacun
se retirait dans le cloître.
A ces exercices de piètè et à l'ètude succèdait le travail des mains. Au
signal du prieur, les chanoines montaient en procession dans le dortoir,
retroussaient leurs robes et leurs rochets, et, les ayant ceints, ils se
revêtaient d'une tunique de toile grossière qui tombait jusqu'à
mi-jambes, et ils prenaient un petit chaperon ou camail. Ils
descendaient en ordre prècèdès du prieur en l'absence de l'abbè, et
suivis du sous-prieur, en chantant des psaumes. Ils se rendaient ainsi
au jardin, dans l'enclos ou l'on distribuait les instruments et la tåche
que chacun devait accomplir. On travaillait dans un rigoureux silence.
Les infirmes restaient dans le cloître, rècitaient des psaumes,
servaient ou cèlèbraient le saint sacrifice de la messe. Dans les temps
de pluie, pendant les rigueurs de l'hiver on se livrait à un autre genre
d'occupation. De quelque nature qu'elle fût, personne ne pouvait s'en
dispenser. Il ètait dèfendu de se reposer ou de l'abandonner pour
quelque nècessitè que ce fût sans une permission expresse .
Les copistes seuls ètaient exemptès du travail des mains: c'ètaient
ordinairement les cleres ou les moines les plus instruits que l'on
appliquait à ce noble labeur.
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“Que celui-là, dit la règle de Saint-Ferrèol, exerce ses doigts sur le
vèlin, qui ne sillonne pas la terre avec la charrue.”
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Nul emploi n'ètait plus honorable ni plus enviè. Au xe siècle,
Cassiodore nous fait le plus pompeux èloge des scribes ou des copistes.
Dieu bènissait, disait-on, le travail de leurs mains et leur enseignait
comme une gråce spèciale le juste discernement des bonnes leçons et des
leçons erronèes. On compte parmi les copistes des saints et des docteurs
illustres, saint Fulgence, saint Dunstan, saint Anselme, Alcuin,
Lanfranc et plusieurs autres. Les anciens hagiographes ont pris soin de
ne pas omettre cette circonstance dans la vie des personnages les plus
renommès; ils employaient leur loisir, disent-ils, à copier des livres
et à collationner des textes. C'ètait dire combien ils ètaient
distinguès par leur savoir. Un historien croit même devoir raconter,
pour la gloire de Charlemagne, qu'il ècrivit de sa main un exemplaire du
saint Evangile.
Ce n'ètait pas toujours l'amour des lettres qui inspirait un si beau
zèle. Le sentiment littèraire ètait bien faible à cette èpoque; on ne
doit pas s'en ètonner: le goût et le besoin qu'il fait naître d'ètudier
les chefs-d'oeuvre de l'art et du gènie n'appartiennent qu'à l'åge mûr
des sociètès comme des individus. Heureusement la foi chrètienne y
supplèa. Charlemagne exhortant, dans ses Capitulaires, les savants de
son temps à corriger les manuscrits et à rèformer la langue, en donne
pour motif qu'il est honteux que l'homme dans ses prières, dans les
louanges qu'il adresse à Dieu, dans les entretiens qu'il a avec lui,
viole les règles de la grammaire et lui parle un langage barbare. Les
pensèes de la foi, le dèsir de conserver intacts et de multiplier les
exemplaires des saints livres et des ouvrages des Pères furent le
principal mobile de la multitude des copistes. Quelques hommes
supèrieurs, comme Cassiodore, Alcuin et autres, soit qu'ils comprissent,
plus ou moins vaguement, que le christianisme se rattachant à l'histoire
de l'humanitè tout entière, nul monument des siècles passès ne lui est
indiffèrent, soit par amour sincère de la science et des lettres,
embrassèrent, dans leur sollicitude, les auteurs sacrès et les auteurs
profanes et imprimèrent un mouvement heureux que l'on suivait
quelquefois sans le comprendre. Il serait injuste d'imputer au
christianisme ce qui manquait à des hommes dont il commençait à peine
l'èducation, et de lui contester son influence salutaire.
Les chanoines de Saint-Victor ne nègligèrent point un travail si utile.
Un coutumier inèdit de cette abbaye nous fournit de curieux
renseignements sur le choix du local assignè aux copistes et sur la
discipline à laquelle ils ètaient soumis.
Ce local devait être hors du couvent, mais dans l'enceinte du cloître,
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“afin, dit-on, qu'ils puissent, plus paisiblement en cet endroit,
s'appliquer à leur travail sans trouble et sans bruit.”
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Dès qu'ils seront assis et à l'oeuvre, ils devront garder entre eux le
plus rigoureux silence. Nul ne perdra son temps à se promener ici et là.
Personne n'entrera dans ce lieu rèservè, si ce n'est l'abbè, le prieur,
le sous-prieur et le bibliothècaire. Si quelqu'un veut faire en
particulier, à l'un des copistes, une communication et qu'il ne puisse
ni l'entretenir en ce lieu, ni la diffèrer jusqu'à l'heure de la
conversation, il sera permis au bibliothècaire de le conduire au parloir
du monastère en lui ordonnant d'èchanger rapidement et brièvement
quelques paroles. Telle ètait la discipline de Saint-Victor.
Ailleurs la règle ètait plus sèvère encore. Ainsi, dans les abbayes de
Citeaux, la salle des copistes, appelèe communèment Scriptorium, ètait
divisèe par des cloisons et un grand nombre de cellules; chacun avait la
sienne. Toute conversation ètait impossible, et le recueillement le plus
absolu ètait nou-seulement un devoir, mais une nècessitè. La dissipation
eût fait commettre, en effet, bien des inexactitudes qui eussent, en se
multipliant, dèfigurè les plus prècieux manuscrits. Aussi une
scrupuleuse vigilance fut-elle toujours recommandèe aux copistes. Nous
lisons dans des vers d'Alcuin sur un scriptorium:
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“Venez, venez ici prendre vos places, vous dont la fonction est de
transcrire la loi divine et les monuments sacrès de la sagesse des
Peres. Prenez garde de mêler à ces sages discours quelques propos
frivoles. Veillez à ce que votre main ètourdie ne commette pas quelque
erreur. Cherchez avec soin des textes purs, afin que votre plume, dans
son vol rapide, aille par le droit chemin. C'est un grand honneur de
copier les livres saints, et ce travail trouve sa rècompense.”
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Dans un grand nombre de monastères, les scribes ètaient partagès en deux
sections: les uns copiaient; les autres, plus instruits, rèvisaient et
corrigeaient les copies. On retrouve dans un grand nombre de manuscrits
la trace de ces corrections.
La fonction si honorable de copiste n'ètait pas confièe au hasard. Le
coutumier de Saint-Victor nous apprend que l'abbè lui-même dèsignait
ceux qui devaient la remplir. Une grande habitude à lire les anciens
textes, un talent èprouvè dans l'art d'ècrire, donnaient le droit
très-enviè d'occuper un siège dans le scriptorium. Quand on avait obtenu
cet emploi, on se rendait auprès du bibliothècaire chargè de distribuer
le travail entre les copistes. Il fournissait au nouvel hôte du
scriptorium des peaux, des plumes, de l'encre, un canif, un grattoir et
des ciseaux; il lui prescrivait en outre de copier tel chapitre, tel
livre, de commencer à telle page et de finir à telle autre. Par une
disposition expresse du dècret abbatial, il lui ètait interdit de faire
luimême, pour son usage, toute autre transcription. Si quelque
religieux, sachant ècrire, ne faisait pas partie du collège des
copistes, il ne pouvait prendre aucune copie sans la permission de
l'abbè, qui jugeait s'il ètait opportun de l'accorder ou de la refuser.
C'est à ces rigoureuses ordonnances, scrupuleusement observèes, que nous
devons les beaux manuscrits du moyen åge. C'est ainsi que se sont
formèes les riches bibliothèques de Saint-Gall, du Bec, d'Yorck, de
Saint-Martin de Tournay, de Fulde, et particulièrement celle de
Saint-Victor.
Lorsque les heures consacrèes à ces diffèrents travaux s'ètaient
ècoulèes, la communaute' remontait au dortoir pour reprendre l'habit
règulier. Elle descendait ensuite dans le cloître.
Chacun s'y tenait assis, non dos à dos ou en face, mais en ligne droite,
ayant toujours un livre devant soi. C'ètait la sainte Ecriture, les
ouvrages des Pères, les Actes des Martyrs, la Vie des Saints ou les
Homèlies des saints docteurs. On notait un peu à l'ècart, et en prèsence
du chantre, ce qu'on devait lire ou chanter à l'èglise. C'ètait là
encore que quelques-uns ètudiaient le chant; d'autres apprenaient par
coeur le psautier et les hymnes; d'autres accomplissaient ce que l'abbè
leur avait prescrit. On y observait un grand silence et une singulière
modestie. Nul ne faisait le moindre signe, nul ne croisait les jambes,
n'ètendait les pieds, ne s'appuyait sur le pupître, èpiant son voisin ou
s'abandonnant à l'oisivetè.
Au premier signal de l'abbè, on se recueillait; au second, on entrait
dans la chapelle pour y chanter tierce, la grand'messe et sexte.
Le repas suivait ordinairement l'office, exceptè les jours de jeûne.
Tous les religieux devaient s'y rendre; ils se rangeaient d'abord dans
le cloître. Au premier coup du timbre, on se lavait les mains; au second
et au troisième, on se rendait au rèfectoire: le prêtre semainier
bènissait la table, et l'abbè le lecteur. Il n'ètait permis de dèplier
sa serviette qu'après avoir entendu quelques versets de la sainte
Ecriture. On y observait un silence très-rigoureux et une discipline
très-exacte. Les deux mets que l'on servait habituellement n'ètaient que
des lègumes; il n'ètait pas permis de demander du poisson; on n'en
donnait que rarement et aux plus infirmes avec la permission de l'abbè:
la viande n'entrait jamais au rèfectoire.
A la fin du repas, l'abbè donnait un signal et pliait sa serviette; tous
le faisaient avec lui. Les restes ètaient recueillis dans une corbeille.
Le lecteur ayant cessè de lire et prononcè la formule Tu autem, Domine,
miserere mei, on chantait l'action de gråces qui se continuait en allant
à l'èglise. L'aumônier et le lecteur s'arrêtaient à l'entrèe et
retournaient, l'un prendre sa nourriture, et l'autre distribuer l'aumône
aux pauvres.
Hors les fêtes à neuf leçons, les quatre fêtes de Påques et de la
Pentecôte et trois jours dans chaque semaine de carême, il ètait permis
de parler une fois seulement dans un endroit du cloître destinè à cet
usage. Tous prenaient part à cette rècrèation. Elle ètait prèsidèe par
l'abbè ou par le prieur ou par quelque autre religieux dèlèguè par lui.
Ce dèlassement se prenait avec simplicitè et avec charitè. C'est alors
que l'on pouvait faire connaître ses besoins; l'abbè ou ses officiers
s'empressaient d'y pourvoir. C'est alors encore qu'on s'occupait à
règler le chant ou les cèrèmonies de l'Eglise qui devaient être
observèes avec la plus scrupuleuse exactitude.
Le reste du temps jusqu'aux vêpres ètait employè à l'ètude, à la lecture
des livres saints ou au travail des mains. Après les vêpres, on se
tenait dans le cloître jusqu'à la collation ou lecture qui se faisait
dans le chapitre. Cette lecture ètait tirèe des Confèrences de Cassien,
de la Vie des Pères du dèsert, des Dialogues de saint Grègoire, de
l'Explication de la Règle de saint Augustin par Hugues de Saint-Victor,
de ses traitès de l'Arrhe de l'åme, et des sermons de saint Bernard sur
l'èvangile Missus est.
Tous assistaient à cette lecture et l'ècoutaient avec respect et dans un
grand silence jusqu'au signal donnè par l'abbè. On se rendait alors au
rèfectoire, prècèdè d'un flambeau en hiver, et de là à l'èglise pour
chanter complies. Le semainier sortait le premier et aspergeait la
communautè, qui se retirait au dortoir. Les religieux se rangeaient en
ordre; l'abbè disait l'oraison, et chacun l'ayant saluè allait en paix
prendre son repos .
Cette vie, aussi austère que celle des moines, et règulière jusqu'à la
monotonie, ne pouvait convenir qu'à des åmes d'une trempe particulière.
Si l'Eglise a toujours enseignè que la vie religieuse est bonne en
elle-même, qu'elle est même nècessaire dans les desseins de Dieu, pour
que les conseils comme les prèceptes èvangèliques fussent toujours
pratiquès, pour que l'exemple de l'humilitè, de la pauvretè et de la
chastetè fût, au milieu des peuples, comme une voix qui s'èlevåt
èternellement contre l'orgueil, l'ègoìsme, l'amour excessif des biens
finis et l'effroyable corruption des moeurs qui a, de tous temps, dèvorè
les sociètès, jamais elle ne l'a imposèe et a prètendu que cette vie dût
être la loi universelle. Elle repousse les utopies de quelques
philosophes modernes comme elle a repoussè les opinions contraires de
Luther et de Calvin. Non-seulement elle ne contraint personne à entrer
dans cette voie, elle ne permet qu'on s'y engage qu'après de longues et
de sèrieuses èpreuves. Telle ètait aussi la pratique de Saint-Victor.
Ceux qui demandaient à faire partie de la communautè ètaient longtemps
èprouvès, et leur rèception au rang de novice ètait accompagnèe d'une
solennitè capable de faire sur eux une vive et durable impression. Nul
ne devait être admis à revêtir l'habit de chanoine qu'il ne fût
parfaitement instruit de la dèmarche qu'il allait faire.
Au jour fixè, le maître des novices conduisait le postulant au chapitre.
Celui-ci se prosternait de tout son long aux pieds de l'abbè qui
l'interrogeait ainsi:
Le postulant rèpondait:
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“Je demande la misèricorde de Dieu et le vêtement de votre
congrègation.”
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L'abbè disait:
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“Que le Seigneur vous donne part à la sociètè de ses èlus.”
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L'assemblèe ajoutait:
Le postulant se levait alors et se tenait à genoux devant l'abbè.
Celui-ci lui rappelait les points les plus durs et les plus difficiles
de la règle, avec quelle scrupuleuse exactitude un chanoine devait
l'accomplir tout entière, et combien les låches et les rebelles ètaient
sèvèrement jugès. Il demandait au postulant s'il ètait rèsolu de
l'observer. Sur sa rèponse affirmative, il s'informait encore s'il ètait
profès de quelque èglise, s'il avait quittè quelque congrègation, s'il
ètait mariè, s'il avait engagè sa foi, s'il avait quelque membre mutilè
ou rompu, quelque difformitè ou quelque infirmitè, s'il ètait nè d'un
lègitime mariage, s'il ètait liè par quelque voeu, s'il ètait libre,
s'il ètait esclave, s'il savait lire et chanter, s'il ètait suffisamment
lettrè pour entrer dans les saints ordres. Après cet interrogatoire, le
postulant ètait revêtu de la tunique de laine sans manches pour le
distinguer des profès. Cette cèrèmonie se faisait au chapitre ou à
l'èglise sur les degrès de l'autel. Pendant la vêture, on chantait ou on
psalmodiait le Veni Creator .
Les Institutions des novices de Hugues de Saint-Victor nous apprennent
avec quel soin on les prèparait à remplir plus tard les fonctions de
chanoines. Cet ouvrage est digne de la piètè et des lumières de notre
Victorin; il trace tout d'abord au novice la voie dans laquelle il doit
entrer, et il lui en montre de loin le terme.
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“Cette voie, dit-il, est la science, la discipline et la bontè. La
science conduit à la discipline, la discipline à la bontè, et la bontè à
la bèatitude.”
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On s'appliquait donc à cultiver en lui l'intelligence par la mèditation
et par l'ètude, et le coeur par la pratique des vertus chrètiennes. Nous
ne dissimulerons pas que ce dernier point fut toujours regardè comme le
plus important. Tous les religieux dans les monastères, comme tous les
sèculiers dans le monde, ne sont pas destinès à la science; mais tous
peuvent et doivent arriver à la vertu.
Rien de plus sage que les principes qui leur servaient de guide dans
cette oeuvre si difficile. La perfection de l'homme ne consistait point
pour eux à faire des actions extraordinaires, mais à bien faire les
actions les plus communes; les oeuvres en effet ne font pas la
perfection, elles la manifestent. On n'est pas charitable parce qu'on
donne l'aumône, mais on donne l'aumône parce qu'on est charitable. En un
mot un homme vertueux c'est lui-même, c'est la disposition de son åme,
c'est l'ordre qui règne dans ses facultès, c'est le triomphe des
instincts nobles et gènèreux de la raison et de la foi sur les instincts
bas et grossiers, c'est la volontè captive de la vèritè et du devoir,
c'est une lyre dont toutes les cordes ne rendent que des sons
parfaitement justes, c'est une harmonie douce et mèlodieuse. Si telle
est la vertu rèelle et solide, elle doit se manifester en tout et
partout, dans les petites comme dans les grandes choses, dans les
circonstances ordinaires comme dans les circonstances extraordinaires,
lorsqu'il s'agit du salut d'un peuple, ou du plus mèdiocre intèrêt.
Tel ètait le point de dèpart. C'est pourquoi on travaillait à
perfectionner le novice dans ses moindres actions. Nul moyen ne leur
paraissait plus efficace que de les former à l'accomplissement
intelligent et scrupuleux de la règle. De là ces dètails qui paraissent
minutieux et quelquefois même puèrils, et qui sont pour nous si
intèressant, parce qu'ils nous font connaître les moeurs de l'èpoque et
la supèrioritè des religieux sur les personnes du monde, dans les choses
mêmes qui tiennent à la politesse et à l'èlègance des moeurs. Nous en
citerons quelques exemples.
Hugues prescrit aux novices comment ils doivent se conduire à table, et
il dècrit, avec une finesse digne de La Bruyère, les dèfauts qu'ils
apportaient souvent de la sociètè dans le cloître:
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“Il y en a, dit-il, qui en se mettant à table tèmoignent par l'agitation
inquiète et par les mouvements dèsordonnès de leur corps, l'intempèrance
de leur esprit. Ils branlent la tête, ils dècouvrent leurs bras, ils
ètendent les mains. Vous diriez en voyant leurs pènibles afforts et
leurs gestes indècents, qu'ils vont engloutir à la fois tous les mets
qu'on leur prèsente. Ils prennent haleine, ils soupirent pèniblement; de
leurs places ils parcourent des yeux et des mains les aliments qui sont
près et loin d'eux. Ils s'empressent de rompre le pain, de mettre le vin
dans les calices et dans les coupes; ils font tourner les plats: comme
un roi sous les murs d'une ville assiègèe et sur le point de donner
l'assaut, ils hèsitent de quel côte ils commenceront l'attaque; ils
dèsireraient faire irruption de toute part.”
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Puis il ajoute comme s'il craignait d'avoir poussè trop loin les
dètails:
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“Peut-être en ai-je dit plus que je ne devais; peut-être ai-je dèpassè
les bornes de la modèration, mais l'impudence ne sait point rougir: il
faut que sa confusion soit èvidente pour qu'elle y prenne garde.”
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Ailleurs il s'èlève avec le même zèle et la même malignitè contre des
dèfauts non moins grossiers:
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“Il y en a, dit-il, dont les gosiers sont atteints d'une maladie assez
ridicule; ils ne peuvent avaler que les mets gras et dèlicats. Si
quelquefois on leur sert une nourriture frugale ou peu abondante, ils se
plaignent d'èprouver des indigestions, des sècheresses d'estomac, des
ètourdissements ou d'autres indispositions semblables.”
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“D'autres mèprisent avec un grand courage la dèlicatesse et le luxe des
aliments, mais ils rejettent avec une ègale pètulance l'usage d'une
nourriture commune; il leur faut des mets extraordinaires; en sorte que
pour l'estomac d'un seul homme, une troupe de serviteurs devra parcourir
le canton, chercher dans les dèserts ou dans les montagnes quelque
racine inconnue, ou dans les gouffres profonds quelques petits poissons,
ou quelques fruits hors de saison sur des arbrisseaux dessèchès, pour
satisfaire leur appètit. ”
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“D'autres exigent un soin minutieux dans la prèparation de leur
nourriture; ils recherchent une infinitè d'apprêts et d'assaisonnements.
Tantôt il leur faut des aliments tendres, tantôt durs; tantôt froids,
tantôt chauds; tantôt cuits dans l'eau, tantôt rôtis; tantôt assaisonnès
avec du sel, tantôt avec du poivre, tantôt avec du cumin. On doit
non-seulement les reprendre mais les tourner en ridicule.”
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Il leur recommande aussi la simplicitè dans les habits; ils ne doivent
être ni trop prècieux, ni trop fins ou trop dèlicats, ni d'une couleur
trop èclatante, qui ne conviendrait nullement à un religieux, ni trop
grands et traînants, ni trop longs, ni trop ètroits, ni taillès selon la
vanitè du siècle. Il faut être modeste même dans la manière dont on les
ajuste.
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“Il y a des insensès, dit-il, qui dèsirent plaire aux insensès. Ils
disposent leurs vêtements avec un certain art: les uns les rejettent en
arrière d'une manière ridicule; les autres pour se donner un air de
dignitè les dèploient et les ètendent autant qu'ils peuvent; d'autres
les plient et les ramassent en un seul faisceau; d'autres les sèparent
et les serrent avec tant de force qu'ils prennent toutes les formes du
corps et offensent les regards; d'autres les agitent, et livrant aux
vents leurs plis onduleux, indiquent, par la mobilitè de leurs
vêtements, la lègèretè de leur esprit; d'autres en marchant tracent avec
leurs queues sinueuses des sillons dans le sable. Ces queues et leurs
franges traînantes effacent, derrière eux, comme la queue du renard, les
traces de leurs pas, et certes avec justice, afin que, après avoir
passè, leur mèmoire pèrisse, et qu'ils ne vivent plus dans le souvenir
des vivants. Ils montrent par là qu'ils sont du nombre de ceux dont le
Psalmiste dit: Il n'en est point ainsi des impies, non il n'en est point
ainsi: ils sont comme la poussière que le vent emporte de devant la face
de la terre.”
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Le novice doit veiller sur son maintien. Les mouvements du corps
manifestent les mouvements de l'åme; les uns et les autres doivent être
règlès. La lenteur dans les mouvements du corps est le signe de la
paresse; la mollesse, du dèrèglement, et la pètulance, de l'orgueil; la
rapiditè, de l'inconstance, et le dèsordre, de la colère. Hugues compare
le corps à une rèpublique:
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“Lorsque chacun dans un Etat remplit la fonction qui lui est propre et
dans les limites fixèes par le devoir et par la convenance, l'ordre
règne, la sociètè est vigoureuse et belle. Il est des personnes, ”
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dit-il,
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“qui ne savent pas maintenir leur corps dans une juste harmonie; il y en
a qui n'ècoutent que la bouche ouverte, d'autres tirent la langue comme
des chiens altèrès; d'autres à chacune de leurs actions la promènent,
comme une meule de moulin, autour de leurs lèvres; d'autres en parlant
ètendent les doigts, froncent les sourcils, tournent les yeux dans leur
orbite, ou les fixent comme un homme plongè dans une profonde
mèditation; d'autres relèvent la tête, agitent leur chevelure, se
drapent dans leurs vêtements, s'inclinent sur le côtè, avancent un pied
et prennent une pause singulière; d'autres imitent je ne sais quel type:
ils ferment un oeil et ouvrent l'autre; il y en a qui parlent la bouche
à demi ouverte, d'une manière fort ridicule. Mille autres singularitès
dèfigurent le visage qui est le miroir où se rèflèchit une bonne
discipline. Ses mouvements doivent être règlès avec d'autant plus de
soin que les moindres dèfauts sont aperçus. Il faut qu'il exprime une
douce austèritè et une austère amènitè.”
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“Il y en a, dit-il ailleurs , qui naviguent avec leurs bras; ils
marchent sur la terre avec leurs pieds, pendant qu'ils volent dans les
airs avec leurs mains. Quel monstre que celui qui reprèsente en même
temps la dèmarche d'un homme, le mouvement des rames d'un vaisseau et le
vol d'un oiseau. Je lui appliquerais volontiers ces paroles d'Horace:
Humano capiti cervicem pictor equinam
Jungere si velit . . . . ”
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Cette partie de l'èducation du novice s'appelait discipline. Mais en le
corrigeant de ses dèfauts et en polissant ses moeurs, on ne nègligeait
pas d'èclairer son esprit par les lumières de la science sacrèe et de la
science profane, particulièrement ceux qui montraient des dispositions
plus heureuses.
Lorsque l'èpreuve du noviciat ètait jugèe suffisante, le novice ètait
admis à faire profession. L'abbè l'avertissait au chapitre, et il se
prèparait à recevoir les sacrements de pènitence et d'eucharistie. Le
maître des novices lui faisait ècrire sa profession. Le jour fixè, il se
prosternait dans le chapitre. L'abbè lui adressait cette question:
Il rèpondait:
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“La misèricorde de Dieu.”
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Alors s'ètant levè sur l'ordre de l'abbè, il s'approchait de lui,
flèchissait le genou et mettait ses mains jointes dans les siennes.
L'abbè lui disait alors:
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“Mon frère, vous rendez-vous à Dieu pour le servir dans la sociètè et
dans l'obèdience de cette congrègation, pour embrasser la vie de
chanoine selon la règle de saint Augustin et les coutumes de ce lieu,
qui ont ètè ètablies ou qui le seront plus tard avec la volontè de
Dieu?”
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Le novice rèpondait:
L'abbè disait:
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“Que le Seigneur Dieu vous accorde d'accomplir par vos oeuvres ce que
vous avez commencè par vos dèsirs.”
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L'assemblèe rèpondait: Amen. Le bibliothècaire devait avoir prèparè
l'exemplaire de la règle, et le rèfectorien un pain. L'abbè les
prèsentait l'un et l'autre au novice en disant:
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“Nous vous accordons part et sociètè de notre fraternitè dans les choses
spirituelles et temporelles . . . ”
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Il remettait le livre au bibliothècaire et le pain à l'aumônier, et l'on
chantait la messe solennelle. Tous les religieux devaient y assister.
L'abbè la cèlèbrait, et les reliques ètaient placèes sur l'autel.
A l'offertoire, le maître des novices conduisait le nouveau profès au
bas des degrès de l'autel, où il recevait, à genoux, la bènèdiction de
l'abbè. Après quoi, il ètait revêtu de l'habit de chanoine. Il tenait à
la main sa profession de foi. Au signal du maître des novices, il la
lisait à haute voix du côtè droit de l'autel. Elle ètait ainsi conçue:
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“Je N. promets, avec l'aide de Dieu, chastetè perpètuelle, privation de
tout bien propre et obèissance à vous, Père abbè, et à tous vos
successeurs canoniquement instituès, selon la règle de saint Augustin.”
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Puis il offrait cette profession sur l'autel, et s'inclinant, il
l'embrassait, saluait de nouveau et retournait à sa place. Là, debout,
il disait trois fois à haute voix:
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“Recevez-moi, Seigneur, selon votre parole, et je vivrai, et je ne serai
point confondu dans mes espèrances.”
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S'ils ètaient plusieurs, ils accomplissaient tour à tour les mêmes
cèrèmonies. Après quoi, il se prosternaient tous sur les degrès de
l'autel. L'abbè donnait l'antienne, psalmodiait des psaumes, des prières
et des oraisons. L'assemblèe disait à la fin: Amen. Les nouveaux
chanoines allaient alors embrasser l'abbè, qu'ils saluaient avant et
après; puis le diacre, le sous-diacre, le prieur et successivement tous
les chanoines .
Dans le règlement que nous venons de parcourir, il n'est fait nulle
mention de l'ècole de Saint-Victor. Nous voyons seulement que certaines
heures ètaient consacrèes à la lecture ou à l'ètude. Mais, exceptè la
confèrence qui roulait ordinairement sur des matières de piètè ou
d'ascètisme et la lecture publique, appelèe collation, nous ne trouvons
pas de leçons règulières ètablies dans cette abbaye. Il ne faudrait
point en conclure que cette ècole n'existåt pas; ce serait contredire
les auteurs contemporains qui en parlent avec èloge, et rendre
inexplicable la production de tant d'ouvrages de philosophie, de
thèologie, de grammaire, d'histoire et même de littèrature qui acquirent
aux Victorins une si grande renommèe de sagesse et de science. La seule
consèquence que l'on puisse rigoureusement tirer de ce silence, c'est
que l'auteur du Liber ordinis et Simon Gourdan, dans son Histoire des
Hommes illustres, n'ont rapportè que les règles gènèrales du monastère.
Il devait y en avoir de particulières pour ceux qui se livraient à
l'ètude. Ce n'est point une simple conjecture. Thoulouse, dans ses
Antiquitès de la royale abbaye de Saint-Victor, constate positivement
l'existence de cette ècole et de quelques règles imposèes aux ècoliers.
Il est certain d'abord que Guillaume de Champeaux, à la prière de ses
amis et surtout de Hildebert du Mans, reprit, dans sa retraite, ses
leçons de dialectique de rhètorique et de philosophie; Abailard nous
l'atteste. Il vint lui-même, à son retour de Bretagne, se remettre sous
la discipline de son ancien maître. Or, cet enseignement ne fut point
interrompu. Thoulouse nous rapporte que, dans une ancienne chronique de
l'abbaye de Saint-Victor, qui s'ètendait depuis le règne de Trajan
jusqu'à celui de Frèdèric II, on cèlèbrait la saintetè des chanoines et
le nombre de leurs ètudiants.
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“Il y avait, ajoute-t-il, dans la même maison de Saint-Victor, des cours
de lettres. Elles ètaient enseignèes aux jeunes chanoines et même à ceux
qui ètaient plus avancès en åge. Cet usage date de Guillaume de
Champeaux.”
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Il nomme ensuite les successeurs de Guillaume dans la chaire de
Saint-Victor, le bienheureux Thomas, martyr de son dèvouement à l'èvêque
de Paris, et son grand pènitencier, Hugues, Nantère, Richard, Gautier,
Geoffroi, Anselme, Richard, Jacob, Romain d'origine, Jean de Reims,
Thèobald, contemporain de saint Bonaventure et de saint Thomas. A partir
de cette èpoque, il n'y a plus aucun doute; nous trouvons des lecteurs
en thèologie et les mêmes exercices publics que dans l'Universitè de
Paris.
Le même auteur nous a conservè des règlements qui ne concernaient que
les scolastiques. Ils ètaient obligès aux fêtes doubles d'assister à
toutes les heures canoniales, à la messe et au chapitre. Mais on ajoute
qu'ils pourront aller le matin aux cours des professeurs, ad sermonem.
Suivent d'autres dètails du même genre qui dèterminent quand ils devront
se soumettre à la règle commune, et quelles dispenses leur sont
accordèes pour faciliter leurs ètudes .
Toutefois, les historiens de Saint-Victor, les manuscrits même que nous
avons consultès, nous apprennent peu de chose de l'enseignement qui leur
ètait donnè. C'est pour supplèer à cette lacune que nous avons choisi,
parmi les professeurs de cette ècole, Hugues, le premier dont nous
possèdions les ouvrages. Ils nous fourniront sur cette matière des
renseignements intèressants.
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