CHAPITRE III. VIE DE HUGUES.

Le nom et la patrie de Hugues ont soulevè de savantes discussionis. Vinnigenstadius, ècrivain saxon, citè par Derling, le nomme Herman. Leibnitz prètend que le nom de Hugues ètait inconnu ou au moins fort rare en Germanie, que notre Victorin s'appelait Heymon, et que c'est par ignorance que les Français lui donnèrent le nom sous lequel il est connu parmi nous.

Il est bien plus difficile et en même temps plus intèressant de fixer le lieu de sa naissance. Le premier èditeur de ses oeuvres, Thomas Garzon, chanoine règulier de Saint-Jean de Latran, semble croire que Rome est sa patrie, et il en fait un chanoine de son ordre. Un auteur allemand, Hartman Schedelius, le fait naître en France. Ces deux opinions ne sont pas sèrieuses.

L'auteur de sa Vie, l'historien de Saint-Victor, tous les ècrivains de cette abbaye sans exception, le second èditeur de ses oeuvres, l'èpitaphe de son tombeau, Trithème, Albèric des Trois-Fontaines, Bellarmin, Paul Lange, Engelhusius, dans la Chronique publièe à Halberstad au commencement du XVe siècle, un manuscrit du XIVe, Meibomius le jeune, qui rèsume dans une savante dissertation tous les tèmoignages prècèdents, et en gènèral tous les historiens et les critiques jusqu'à Mabillon, lui donnent la Saxe pour patrie .

Le savant bènèdictin a brisè cette chaîne non interrompue. Selon ce docte critique, Hugues serait Flamand, et Ypres le lieu de sa naissance. Les auteurs de l'Histoire littèraire de France, don Ceillier, Fleury, le père Longueval, Rohrbacher et la plupart des ècrivains postèrieurs, ont embrassè son opinion. Examinons par quels motifs.

Mabillon n'oppose à toutes les traditions de Saint-Victor et aux monuments les plus incontestables, conservès dans cette abbaye, que deux tèmoignages, l'un d'un manuscrit de la bibliothèque d'Anchin et l'autre de Robert de Torigny, abbè du mont Saint-Michel.

Le manuscrit porte cette inscription:

“L'an 1142 de l'Incarnation du Seigneur, mourut le seigneur Hugues de Saint-Victor, le troisième jour des Ides de fèvrier. Il ètait nè dans le territoire d'Ypres, d'où il s'exila dès son enfance.”

Ces lignes ont-elles ètè tracèes par la main d'un homme parfaitement instruit de ce qu'il rapporte ou qui pouvait facilement se tromper sur le fait qu'il consigne, on l'ignore.

Robert de Torigny raconte avec quel empressement les jeunes gens de noble famille accouraient à Saint-Victor; puis il ajoute: Parmi eux fut maître Hugues, Lorrain, qui s'illustra par sa science et par sa religion. Or, selon le raisonnement de Mabillon, une partie de la Flandre ètait comprise alors dans la Lorraine. Ces deux tèmoignages se confirment donc l'un par l'autre.

Quelque graves que soient ces autoritès, on ne peut les rapprocher de celles qui ètablissent l'opinion contraire, sans que des doutes sèrieux ne s'èlèvent dans l'esprit; la lumière n'est pas parfaite, ni la conviction inèbranlable; la question n'est point rèsolue et on peut se livrer sans tèmèritè à de nouvelles recherches.

C'est ce qu'a fait Christian Gottfried Derling dans une thèse soutenue le 21 dècembre 1745, et dèdièe au comte de Blankemburg . L'auteur avait entre les mains d'anciens manuscrits d'Halberstadt, ignorès avant lui, ou du moins dont on n'avait pas encore produit les tèmoignages. Nous dèsirerions plus de modestie et de modèration dans sa critique. Nous condamnons ses emportements contre un homme aussi respectable que dom Mabillon. Nous protestons surtout contre les èpithètes d'orgueilleux et d'ignorant, qui ne conviennent nullement au savant et pieux bènèdictin. Mais, à part ces dèfauts, que rien ne peut excuser, les preuves de jeune docteur nous ont paru solides et les dètails qu'il nous rapporte de la famille et des premières annèes de Hugues, dignes d'intèrêt. Nous le suivrons dans son rècit et dans son argumentation.

Hartingam ètait une des contrèes les plus cèlèbres de la Saxe. Là, florissait, au XIIe siècle, la famille des comtes de Blankemburg, puissante par ses riches domaines et par son influence. Son origine est obscure. On sait toutefois qu'à la fin du XIe siècle l'un de ses membres mourut laissant deux fils, Hugues et Poppon. Hugues embrassa l'ètat ecclèsiastique, et Poppon hèrita du titre et des domaines de ses pères. Son administration fut heureuse; il gouverna l'hèritage paternel jusqu'au commencement du XIIe siècle. Trois fils lui survècurent, Reinhard, Conrad et Sigfrid. Le premier fut èlevè sur le siège èpiscopal d'Halberstadt; le second succèda à son père dans le gouvernement de son comtèe. Il eut d'une femme, que les chroniqueurs ne nomment pas, mais dont ils louent le caractère et les vertus, deux enfants, Hugues, qui fut notre Victorin, et Burchard.

Reinhard se distingua dans la culture des lettres. Ses parents l'envoyèrent de bonne heure à Paris pour y suivre le cours des ètudes. Guillaume de Champeaux venait de se retirer à Saint-Victor; Reinhard l'y suivit et il devint l'un de ses plus illustres disciples. Après s'être formè à son ècole par l'ètude et par la pratique des vertus chrètiennes, il revint dans sa patrie. Ce fut alors qu'il fut èlevè au siège d'Halberstadt. Il conserva toujours une si grande estime pour les chanoines de Saint-Victor, qu'il en fit venir en Saxe pour allumer dans les monastères qu'il avait fondès ou restaurès dans son diocèse l'amour de l'ètude, et y ètablir une parfaite discipline. Plus tard, il exhorta Hugues, son neveu, à venir puiser dans cette abbaye, dont la renommèe grandissait chaque jour, les leçons de la science et de la sagesse. Ses mèrites personnels, ses lumières et sa piètè, l'eussent conduit aux emplois les plus honorables, s'il n'avait prèfèrè la religion et la justice à l'èclat d'une brillante position. Son dèvouement aux pontifes romains, dans les diffèrends qui sèparèrent si longtemps le sacerdoce et l'empire, lui attira le ressentiment de l'empereur et l'èloigna des dignitès que ce prince distribuait à ses favoris.

Hugues, son oncle, avait mèritè, par la puretè de ses moeurs et l'innocence de sa vie, l'archidiaconè d'Halberstadt. Dans un åge fort avancè, il cèda aux sollicitations de son petit-neveu; il l'accompagna dans ses voyages, et il se retira avec lui dans l'abbaye de Saint-Victor de Paris, où il termina paisiblement sa carrière. Il fut le bienfaiteur de Saint-Victor comme son neveu en fut la lumière. La grande èglise fut presque entièrement construite à ses frais. On lit dans le Nècrologe de Saint-Victor:

“Le troisième jour des nones de mai, anniversaire solennel du prêtre Hugues, de bonne mèmoire, archidiacre de l'èglise d'Halberstadt, qui vint à nous de la Saxe avec son neveu, maître Hugues, chanoine de notre èglise.”

Tels ètaient les parents de notre Victorin, illustres par leur naissance, par leur savoir et par leur piètè. Ces dètails, tirès des manuscrits de l'èglise d'Halberstadt, sont parfaitement conformes au rècit de ses historiographes et à la tradition de Saint-Victor. Cet ensemble d'auctoritès formerait au moins une forte prèsomption contre l'opinion de dom Mabillon; mais nous en avons de plus positives encore qui confirment les premières et leur donnent une entière èvidence

Il est rapportè dans la grande chronique saxonne, ècrite avant le XIVe siècle dans la langue de la Germanie infèrieure:

“Bertholde, moine d'Hamerlève, lisait assiduement les oeuvres de Hugues de Saint-Victor, et il acquit par cette lecture une grande science et un grand crèdit. Hugues ètait seigneur de Blankemburg: mèprisant les dignitès et cèdant aux conseils de son parent, l'èvêque Rheinard, il s'exila de sa patrie, et, après avoir parcouru la Saxe et la Flandre, il fut reçu à Paris avec une grande distinction.”

Ce passage renferme un double tèmoignage. Le chroniqueur affirme positivement que Hugues ètait de la noble famille des comtes de Blankemburg; il ajoute qu'il ètait parent de Rheinard, èvêque d'Halberstadt. Or, nous savons d'ailleurs que Rheinard appartenait à la même famille.

Un manuscrit du XIIIe siècle, ècrit en latin et conservè dans la bibliothèque d'Halberstadt, contient ces paroles:

“Alors fleurit Hugues de Saint-Victor, de la famille saxonne de Blankemburg.”

Un passage d'un manuscrit sans date, mais qui remonte au XIVe siècle, autant qu'on peut le conjecturer par l'ècriture, porte:

“Hugues, fils du seigneur Conrad, docteur illustre, formè dans l'abbaye de Saint-Victor... ”

Le reste est effacè.

On lit dans la Vie de Rheinard:

“Pendant que Rheinard occupait le siège èpiscopal d'Halberstadt, cet illustre auteur, Hugues de Saint-Victor, appelè aussi Herman, vivait dans le monastère d'Hamerlève. Dèjà il s'ètait appliquè à ècrire. Il ètait de la dynastie de Blankemburg. Il fut confiè par ses parents aux religieux d'Hamerlève pour y ètudier les lettres. L'amour de la science dont il ètait embrasè l'y retint ensuite, malgrè ses parents, jusqu'à ce que la guerre s'ètant allumèe dans toute la Saxe, sous le règne de Henri, il songea à prendre la fuite. C'est pourquoi l'èvêque Rheinard l'envoya à Paris. Il entra dans le monastère de Saint-Victor, et il y fixa son sèjour à cause de la grande multitude des doctes personnages qui l'habitaient.”

Enfin, une chronique d'Halberstadt, ècrite à la main, et en latin, par un religieux de ce monastère, à peu près à l'èpoque de la guerre de trente ans, nous fournit un nouveau document dans la vie de Rheinard.

“Alors fleurit, à Paris, le fameux Hugues de Saint-Victor, chanoine règulier de l'ordre de Saint-Augustin, Saxon d'origine et de la famille de Blankemburg, homme très-versè dans les divines Ecritures, et qui n'avait pas d'ègal dans la philosophie sèculière. Rheinard l'envoya à ses frais ètudier à Paris, à cause de ses talents et des troubles de Saxe.”

Ainsi, les traditions de l'èglise d'Halberstadt, du monastère d'Hamerlève et de l'abbaye de Saint-Victor se confirment les unes les autres. Elles forment un tèmoignage imposant qui ne laisse aucun doute sur la vèritable patrie de Hugues.

Elles peuvent même se concilier avec le rècit de Robert de Torigny, citè par dom Mabillon. Ce chroniqueur nous dit, en effet, que Hugues ètait Lorrain. Mais nous savons que les historiens de cette èpoque comprennent, sous ce nom, la Flandre et une partie de la Saxe infèrieure. C'est ce que prouve un passage du moine de Jumiège, rapportè par Garzon; ce sont à peu près les mêmes paroles que celles de l'abbè du mont Saint-Michel.

“Parmi ceux qui accouraient à Saint-Victor, ètait Hugues, Lorrain, ainsi nommè parce que la Lorraine et la Saxe sont limitrophes.”

Quant au manuscrit de la bibliothèque d'Anchin, qui fait naître Hugues à Ypres, en Flandre, on peut prèsumer, sans trop de tèmèritè, que l'historien a ètè induit en erreur, et qu'il lui assigne cette origine, parce qu'il parcourut les ècoles de la Flandre comme il avait parcouru celles de la Saxe. Au reste, que vaut ce temoignage isolè contre les traditions si universelles et si constantes que nous avons rapportèes?

Hugues de Saint-Victor naquit donc à Hartingam en Saxe, de Conrad, comte de Blankemburg, l'an 1096, et non pas 1098, comme le dit Ellies Dupin. Osbert en effet, comme lui chanoine de Saint-Victor et son contemporain, qui nous a laissè un si touchant rècit de sa mort, nous rapporte qu'il mourut l'an 1140 à l'åge de quarante-quatre ans.

Dès son enfance, il montra les heureuses dispositions dont la nature l'avait favorisè. Ses parents conçurent de lui les plus belles espèrances, et ils rèsolurent de ne confier son èducation qu'à des mains habiles. Rheinard, son grand-oncle, èvêque d'Halberstadt, fut consultè sur le choix des maîtres qui devaient le former à la fois à la culture des lettres et à la pratique de la vertu.

Les monastères ètaient alors, en Allemagne, les seules ècoles de la jeunesse.

Les premières semences des lettres avaient etè jetèes au milieu de cette sociètè encore barbare par un pauvre missionnaire. Le sol de l'Allemagne ne fut pas stèrile. Bientôt des hommes illustres apparurent et semblèrent prèparer pour leur patrie un åge de civilisation et de gloire: Raban-Maur, disciple d'Alcuin, et supèrieur à son maître par sa science; le savant Hatto, condisciple de Raban-Maur à l'ècole de Tours, et son successeur a l'abbaye de Fulde; Valfrid Strabon; Eginhard d'Odenwald, qui s'efforce de reproduire la prècision de Suètone, qu'il avait choisi pour modèle; Godeschal, ècrivain fècond mais tèmèraire; Regino, casuiste habile; Ottfried, qui assouplit avec bonheur la rudesse de sa langue maternelle, fleurirent dans les abbayes fondèes par saint Boniface.

Mais les invasions refoulèes ou contenues par le bras puissant de Charlemagne recommencèrent. Elles dètruisirent les monastères, dispersèrent les savants, brûlèrent les bibliothèques et ramenèrent la barbarie, qui pesa de nouveau sur le sol de la Germanie jusqu'à l'avènement des princes saxons.

Avec eux les monastères sortent de leurs ruines, non plus, comme autrefois, dans la mystèrieuse obscuritè de la forêt de Fulde. Le barbare n'avait pas èpargnè ces beaux arbres qui abritaient le couvent; leurs cloîtres s'èlevaient dans les grandes villes et près des palais qu'habitaient les prèlats et les grands du royaume à Brandebourg, à Havelberg, à Naumbourg, à Ripen, à Magdebourg. Des ècoles naquirent de toutes parts. Adelbold en fonda une à Utrecht, où le fils de Henri Ier vint ètudier les langues anciennes, la dialectique et la poèsie. Liège possèdait des gymnases confiès aux moines que tout clerc ètait obligè de frèquenter. Brême avait pour ècoliers des princes danois et des fils de famille. Dans le couvent de Saint-Michel ètait une ècole de grammaire dont l'èvêque avait rèdigè les statuts. A Paderborn, l'èvêque Meinwerke avait appelè des philosophes, des rhèteurs, des gèomètres, des musiciens et des poëtes. L'Universitè de Cologne ètait connue de toute l'Allemagne; elle avait pour protecteur le frère même de l'empereur Othon, Bruno, un des hommes les plus savants de son siècle. Dans ces diffèrentes ècoles on unissait l'ètude des auteurs profanes à celle de l'Ecriture sainte et des Pères.

Les moines en multipliaient les copies qui ètaient dèposès dans les bibliothèques que chaque èvêque formait dans son diocèse. On ne se bornait pas seulement à l'ètude et à l'imitation des anciens, la reconnaissance inspira des poëtes qui chantèrent les belles actions des princes saxons, vainqueurs des barbares et protecteurs de la science .

Les plus cèlèbres ècoles de la Saxe ètaient celle du monastère de Hirschau, rètablie par Adalbert de Calba, et illustrèe par Guillaume son abbè, philosophe profond, dialecticien habile, excellent musicien, astronome, et le plus savant homme de son siècle; celle du monastère d'Erford, celle du monastère de Ilsembourg, fondèe par Hercaud, son abbè, illustre par les savants qu'elle rèunit dans son sein .

L'èvêque Reinard prèfèra pour Hugues, son neveu, le monastère de Saint-Pancrace de Hamerlève. C'ètait une des fondations dont il avait enrichi son diocèse. Il y avait appelè les chanoines de Saint-Victor, dont il connaissait la piètè et les talents. Sa confiance ne fut point trompèe: les victorins apportèrent à Hamerlève les vertus religieuses et l'amour de l'ètude. Le monastère de Saint-Pancrace fut pour la Saxe entière une ècole de sagesse et de science. Les chartes de fondation de l'èvêque d'Halberstadt nous apprennent qu'elle ètait frèquentèe par une nombreuse jeunesse.

Ce fut au milieu de ce mouvement littèraire et scientifique, qui devait être bientôt ralenti par la guerre civile, que Hugues entra dans le monastère de Hamerlève pour y commencer ses ètudes. Il y trouva un sèjour conforme à ses talents et à ses goûts. Il manifesta, dans un åge tendre encore, son ardeur pour la science.

“J'ose affirmer, dit-il, dans ses livres didascaliques, que je n'ai rien nègligè de ce qui pouvait m'instruire. J'ai appris plusieurs choses qui paraîtraient à quelques-uns frivoles ou même ridicules. Je me souviens qu'ètant encore scolastique, je m'efforçais de retenir les noms de tous les objets qui tombaient sous mes regards ou qui servaient à mon usage. Je croyais cette connaissance nècessaire pour ètudier leur nature. Je relisais chaque jour quelques parties des raisonnements que j'avais brièvement notès par ècrit, afin de graver dans ma mèmoire les pensèes, les questions, les objections et les solutions que j'avais apprises. Souvent j'instruisais une cause, je disposais une controverse; je distinguais soigneusement l'office de l'orateur de celui du rhèteur ou du sophiste. Je calculais, je traçais avec de noirs charbons des figures sur le pavè. Je dèmonstrais clairement les propriètès de l'angle obtus, de l'angle aigu et de l'angle droit. J'apprenais à mesurer la surface et la soliditè des figures. Souvent je passais les nuits à contempler les astres; souvent, accordant mon magadam, j'ètudiais la diffèrence des sons et je charmais mon esprit par la douceur de l'harmonie.”

Cette vie paisible et laborieuse avait pour lui tant de charmes, qu'il rèsolut de s'y consacrer irrèvocablement. Il embrassa la règle de Saint-Augustin, malgrè les conseils de ses parents, qui rêvaient pour lui une autre distinction que celle des lettres. Cèdant à ce qu'il croyait être la voix de la Providence, il travaillait, sans le savoir, plus sûrement à sa gloire. Comte de Blankemburg, il se fût illustrè, par sa valeur, sur un champ de bataille, ou par sa sagesse, dans le gouvernement de son comtè; mais sa renommèe, comme une voix rèpètèe par les èchos des montagnes, serait allèe s'affaiblissant, et peut-être ne serait jamais parvenue jusqu'à nous. Maintenant, son nom est insèparablement uni à des choses qui ne pèriront pas; à la science thèologique dont il fut le restaurateur, aux noms immortels de Pierre Lombard et de saint Thomas, qui le regardèrent toujours comme leur maître.

Cependant les guerres politiques et religieuses qui s'èlevèrent sous Henri IV vinrent le troubler dans sa retraite et l'obligèrent à quitter sa patrie. Reinhard, son oncle, lui conseilla d'aller chercher à Paris la science et la paix qu'il ne trouvait plus en Saxe. Hugues partit donc, comme autrefois Abraham, disent ses anciens biographes. Hugues, son oncle, consentit à le suivre dans son exil. Ils parcoururent ensemble la Saxe, la Flandre et la Lorraine. Partout ils furent accueillis avec empressement et avec honneur, à cause de la noblesse de leur naissance. Ils se rendirent ensuite à Saint-Victor de Marseille, puis à Saint-Victor de Paris, où Hugues allait en quelque sorte retrouver ses anciens maîtres et les anciens èmules de ses travaux.

Ce fut sous le gouvernement si prospère de Gilduin que Hugues de Blankemburg vint demander asile à l'abbaye de Saint-Victor avec son oncle, vènèrable par son åge et par ses vertus. Le nom de sa famille n'y ètait point inconnu. Le souvenir de Reinhard y ètait encore vivant et toujours cher aux chanoines. Sa jeunesse, la maturitè prècoce de son esprit, les connaissances qu'il possèdait dèjà, la douceur de son caractère et la politesse de ses moeurs qui respirent dans ses ècrits, les fatigues d'un long et pènible voyage, les douleurs de l'exil durent intèresser en sa faveur et lui concilier tous les coeurs. Il fut reçu avec joie, et les chanoines furent fiers de possèder au milieu d'eux un jeune homme d'une famille si noble et si illustre, et qui, par les qualitès de son esprit et de son coeur, faisait concevoir les plus belles espèrances.

Nous ne savons rien de la vie de Hugues à Saint-Victor, sinon qu'il continua ses ètudes sous le prieur Thomas, successeur de Guillaume de Champeaux, qu'il succèda lui-même à son maître dans l'honorable fonction d'ècolåtre, et qu'il la remplit avec gloire jusqu'à sa mort.

Osbert, chanoine de Saint-Victor, qui exerçait les fonctions d'infirmier, nous a laissè le rècit touchant de ses derniers instants dans une lettre à un autre chanoine, nommè Jean. Nous la traduisons telle que nous la lisons dans dom Martène.

“A Jean, son frère chèri en J.-C., frère Osbert, salut dans le Seigneur. ”

“Votre piètè vous a inspirè le dèsir, très-cher frère, d'apprendre de moi quelques dètails sur la mort de votre cher maître Hugues, afin de connaître, selon la vèritè, quelle a ètè sa conduite dans sa dernière maladie. ”

“Recevez donc ce que vous avez dèsirè saintement, justement et pieusement en toutes manières. Vous souchaiteriez peut-être un long rècit; vous dèsireriez connaître toutes les circonstances de sa mort. Je ne puis tout vous dire. Je vous raconterai cependant ce que j'ai vu; car, si je ne me trompe, vous ne me demandez que ce que j'ai vu et entendu moi-même. ”

“Je ne vous parlerai point de la sincère, entière et parfaite confession qu'il a faite au seigneur abbè et à moi-même avec assez de soin, ni des larmes abondantes qu'il a versèes, ni de la grande contrition de son coeur, ni des frèquentes actions de gråce qu'il rendait au Seigneur J.-C. pour sa maladie prèsente, laissant èchapper souvent de son coeur ce cri de louange: Soyez bèni Seigneur mon Dieu, dans l'èternitè. Je rapporterai de suite ce qu'il a dit et ce qu'il a fait dans les derniers instants de sa vie. Tel sera le sujet de mon entretien avec vous. ”

“La veille du jour où il quitta cette vie, je vins à lui le matin, et je lui demandai comment il se trouvait. ”

“Bien, me dit-il, pour l'åme et pour le corps.”

“Il ajouta: ”

“Sommes-nous seuls? Je lui rèpondis: Oui. Avez-vous cèlèbrè la sainte messe? Oui. Approchez et soufflez sur ma face en forme de croix afin que je reçoive le Saint-Esprit.”

“Je le fis comme il le dèsirait. Aussitôt, rèjoui et fortifiè, je crois, par l'Esprit-Saint, il dit avec transport: ”

“Maintenant je suis en paix, maintenant je marche dans la vèritè et dans la puretè, maintenant je suis ètabli sur le roc, et rien ne peut dèsormais m'èbranler; maintenant, que le monde entier vienne avec ses plaisirs, il n'aura point mon estime, fût-il tout entier ma rècompense; pour lui je ne ferai rien contre Dieu; maintenant je reconnais la misèricorde de Dieu à mon ègard. De toutes les gråces que Dieu m'a faites pendant tout le cours de ma vie jusqu'à ce jour, nulle ne peut m'être plus douce, plus suave, plus agrèable que celle qu'il daigne m'accorder en ce moment. Bèni soit le Seigneur, mon Dieu pour l'èternitè.”

“Après ces paroles, il demanda humblement l'absolution de toutes les fautes qu'il avait pu commettre contre Dieu. Je la lui donnai et je le laissai reposer selon ses dèsirs. Je m'èloignai de son lit. ”

“La nuit suivante, à peu près au chant du coq, son ètat devint plus grave; ses forces s'affaiblirent. J'accourus à lui; sa première parole fut sur le salut de son åme. Lorsque les frères qui ètaient prèsents, lui eurent donnè l'absolution, je lui suggèrai la pensèe de recevoir l'onction sainte, il la demanda avec joie. Il ordonna lui-même de prèparer sans dèlai tout ce qui ètait nècessaire. Tout ètant prêt, le jour commençait à luire; les frères s'ètant rèunis se rendirent auprès de lui, selon la coutume, en rècitant des psaumes et des oraisons. Alors, je lui demandai s'il voulait recevoir l'onction de mes mains, ou s'il prèfèrait attendre le seigneur abbè. Il ètait alors absent, mais on l'avait mandè et il devait se rendre promptement auprès du malade. Il rèpondit: ”

“Faites ce que vous devez faire, puisque vous êtes ici rassemblès.”

“Un grand nombre de religieux, de moines, de chanoines règuliers, de prêtres, et d'autres clercs ètaient accourus, plusieurs laìques mêmes ètaient prèsents. ”

“Après lui avoir administrè l'extrême-onction, je lui demandai s'il voulait recevoir le corps de Notre-Seigneur. On ne le lui avait pas apportè, parce qu'il avait communiè l'avant-veille. ”

“Mon Dieu! s'ècria-t-il avec une espèce d'indignation, vous me demandez si je veux recevoir mon Seigneur! courez à l'èglise et apportez-moi promptement le corps de mon Maître.”

“Lorsque j'eus exècutè ses ordres, je m'approchai de son lit, et tenant le pain sacrè de la vie èternelle entre mes mains: ”

“Adorez, lui dis-je, et reconnaissez le corps de votre Seigneur.”

“Alors, se levant autant qu'il le pouvait, et ètendant les deux mains vers le saint-sacrement, il dit: ”

“J'adore en votre prèsence mon Seigneur, et je le reçois comme mon salut.”

“Après avoir consommè l'hostie sainte, il demanda une croix qui ètait près de lui, et l'ayant prise entre ses mains, il traça sur lui-même le signe du salut, et, l'ayant dèvotement embrassèe, il reposa sur ses lèvres les pieds du crucifix, et le tint longtemps ainsi; comme s'il eût recueilli dans sa bouche le sang qui avait dècoulè des blessures du Sauveur; il s'y attachait comme un enfant ausein de sa mère, et il le suçait en rèpandant des torrents de larmes. ”

“Il y eut un instant de silence, après quoi je lui rappelai ce verset de la sainte Ecriture: Je remets mon åme entre vos mains. Il crut que je l'interrogeais et que je lui en demandais l'explication; il rèpondit: ”

“Le Seigneur Jèsus, sur le point de sortir de ce monde, dit à son Père: Je remets mon åme entre vos mains, et son Père la reçut.”

“Et vous, rèpliquai-je, qui êtes aussi sur le point de sortir de ce monde, vous devez prier que Dieu reçoive votre åme. A cette parole il recueillit un instant ses forces, puis, poussant des soupirs que tous entendirent, il prononça ces mots: ”

“Seigneur, je remets entre vos mains et votre puissance cet esprit que vous m'avez donnè et que j'ai reçu de vous.”

“Il dit et se tut. Son heure dernière approchant, et ne pouvant profèrer une parole, il se recueillit encore, puis reprenant ses esprits il commença à parler, mais sa voix presque èteinte ne pouvait se faire entendre: Je lui demandai ce qu'il disait; il rèpondit d'une voix claire: ”

“Je l'ai obtenu.”

“Je dis: ”

“Qu'avez-vous obtenu?..”

“Il n'ètait plus. C'ètait le 11 du mois de fèvrier de l'annèe 1138. Il fut enterrè dans le cloître, près la porte de l'èglise .”

Dans la suite ses restes furent transportès dans une chapelle même de l'èglise. On y exposa un tableau contenant la liste de ses ouvrages avec cette èpitaphe:

Conditus hic tumulo doctor celeberrimus Hugo
Quem brevis eximium continet urna virum.
Dogmate praecipuus nullique secundus amore
Claruit ingenio, moribus, ore, stylo.

Une anecdote singulière rapportèe par Thomas de Cantimprè, et fidèle ècho des traditions populaires, nous apprend qu'il ètait d'un tempèrament faible et dèlicat. Un chanoine de ses confrères, dit-il, le conjurait pendant qu'il vivait encore de lui apparaître après sa mort.

“Volontiers, lui rèpondit Hugues, si ce pouvoir m'est accordè par la vie et par la mort du Sauveur.”

Sur ces entrefaites, il meurt. Peu après, il se montre à son ami qui l'attendait.

“Me voici, lui dit-il, demandez ce que vous voulez; je ne puis m'arrêter.”

Le chanoine tremblant, et pourtant plein de joie, lui dit:

“Comment vous trouvez-vous, cher ami?”

Hugues rèpondit:

“Très-bien maintenant; mais parce que, pendant ma vie, j'ai refusè de recevoir la discipline, il n'est peut-être pas un dèmon de l'enter qui ne m'ait violemment frappè quand je passais par le purgatoire.”

Le narrateur ajoute qu'il n'avait point ètè soumis à cet exercice de pènitence parce qu'il avait une chair très-tendre et une nature dèlicate .

Sa mèmoire fut longtemps chère aux chanoines de Saint-Victor. Son nom est souvent citè dans leurs annales avec vènèration et amour. Mais sa gloire s'ètendit bien au delà des cloîtres de son abbaye. Il fut certainement un des hommes les plus illustres de son temps par sa vertu et par sa science. Jacques de Vitry, dans son Histoire occidentale, après un èloge pompeux de la communautè de Saint-Victor et des grands hommes qu'elle a produits, ajoute:

“Le plus cèlèbre et le plus renommè de tous fut Hugues; harpe du Seigneur, organe du Saint-Esprit, unissant les grenades, symbole des vertus, aux clochettes, symbole de la prèdication. Il porta un grand nombre de chrètiens à la pratique du bien par son exemple et par sa pieuse conversation; il leur donna la science par sa doctrine aussi douce que le miel. Il creusa un grand nombre de puits d'eau vive par les livres qu'il composa, avec autant de finesse que de suavitè, sur la foi et sur les moeurs. Il dècouvrit les secrets de la divine science. Sa mèmoire est demeurèe parmi nous comme un parfum dèlicieux, comme un miel odorifèrant, comme un concert dans un festin, comme un navire qui porte à la postèritè des fruits abondants .”

Trithème nous le reprèsente comme un homme très-versè dans les saintes Ecritures, sans ègal parmi les anciens dans la philosophie, comme un autre Augustin, comme le plus cèlèbre docteur de son temps, d'un gènie pènètrant, èlègant dans son style, aussi vènèrable par ses moeurs que par son èrudition . On lui attribua même des miracles. Il est certain qu'il fut aussi vènèrèe à cause de sa saintetè, qu'il fut honorè à cause de sa science. La postèritè qui ne le connaît que par ses ouvrages n'a point dèmenti le tèmoignage universel de ses contemporains.