CHAPITRE V. MÉTHODE DE HUGUES. DE SON MYSTICISM.

La mèthode de Hugues se rattache naturellement aux principes gènèraux de sa doctrine. En effet, si tous les êtres sont des paroles rèvèlatrices, si toutes les oeuvres extèrieures de Dieu forment un grand livre qui exprime sa sagesse et sa vèritè, nous devons arriver à leur connaissance comme on arrive par la parole à la connaissance de la pensèe, et par le signe à la connaissance de l'idèe, c'est-à-dire par la mèditation et par la contemplation. Aussi, Hugues s'arrête avec complaisance à en tracer les règles. Nous les retrouvons en mille endroits de ses ècrits. Il les a recueillies et rèsumèes lui-même dans un petit traitè De l'art de mèditer et de dire, que nous a conservè dom Martène.

Trois choses sont nècessaires au vrai scolastique pour faire des progrès dans la science: certaines dispositions dans la volontè, certaines qualitès dans l'intelligence, et une sage culture.

La première disposition est une grande estime de la vèritè qui nous porte à ne nègliger aucune connaissance; la seconde est de ne point rougir d'apprendre, même de ceux qui nous sont infèrieurs; la troisième est de pratiquer l'humilitè quand on possède la science.

Les qualitès de l'intelligence sont une nature heureuse, prompte à saisir la vèritè, et une mèmoire fidèle qui la conserve. La mèmoire se cultive par des exercices rèpètès. Pour la soulager et pour la rendre plus puissante il faut rèsumer ce qu'on lui confie; les dètails la fatiguent et l'èpuisent.

Le gènie se dèveloppe par la lecture et par la mèditation qui sont les deux grands moyens par lesquels la vèritè se communique à l'intelligence.

La mèditation commence par la lecture, mais elle n'est pas soumise à ses règles. L'intelligence aime à se donner une libre carrière partout où elle peut reposer ses regards dans la contemplation de la vèritè. Elle se plaît à chercher les causes tantôt d'un objet tantôt d'un autre, pènètrer les vèritès les plus profondes, et à dissiper toute obscuritè et toute incertitude.

La lecture est le commencement de la science et la mèditation en est le couronnement. Celui qui aime la mèditation et qui se la rend familière par de frèquents exercices se procure une vie agrèable, et se prèpare, dans la tribulation, une grande consolation. C'est elle surtout qui ècarte de notre åme le bruit tumultueux des choses terrestres, et qui fait goûter, dès cette vie, comme les prèmices du repos èternel. Dans la mèditation, elle apprend à connaître, par les crèatures, celui qui les a faites. C'est pourquoi elle èclaire l'åme par la science, et elle la remplit de joie.

Hugues distingue trois degrès dans la mèditation, la pensèe, la mèditation proprement dite, et la contemplation. Au premier degrè l'intelligence s'arrête à la notion gènèrale des choses qu'elle perçoit; au second elle fixe son regard sur la vèritè ellemême; elle l'ètudie et la considère avec soin; elle s'efforce de la dègager des ombres qui l'environnent et de pènètrer ce qu'elle a de plus secret. La contemplation est la vue claire et libre de l'esprit qui perçoit sans nuages les vèritès jusqu'alors obscures.

Il ètablit cette distinction entre la mèditation et la contemplation: la mèditation a pour objet une vèritè encore obscure, et la contemplation, une vèritè èvidente. Dans la mèditation, l'esprit cherche à dèchirer le voile; dans la contemplation il jouit de la vèritè qu'il possède. La contemplation commence par les crèatures, elle s'èlève au Crèateur et se repose en lui.

Dans le même ouvrage il ètablit trois autres degrès dans la mèditation: la mèditation proprement dite, la spèculation et la contemplation.

Dans la mèditation, le trouble des sens, et les images qui s'èlèvent de la partie infèrieure de l'åme obscurcissant l'intelligence, il y a lutte entre l'esprit et la chair.

Dans la spèculation l'intelligence a vaincu; elle domine les sens. Mais la première vue de la vèritè pure l'èblouit. Transportèe d'admiration elle est agitèe et comme hors d'elle-même.

Elle est calme dans la contemplation; elle goûte les dèlices dans la pleine possession de la vèritè; elle est enivrèe de bonheur.

Dans ses Commentaires sur l'Ecclèsiaste, Hugues rend sa pensèe sensible par une belle comparaison :

“Le feu, dit-il, prend difficilement au bois vert. Mais, si on l'excite par un souffle il s'enflamme et s'attache à la matière qu'on lui livre. Alors s'èlèvent de noirs tourbillons de fumèe; au milieu, quelques faibles ètincelles. Peu à peu l'incendie s'accroît, la vapeur est absorbèe, la fumèe se dissipe, et un èclat pur et brillant apparaît. La flamme victorieuse et pètillante parcourt le bûcher. Libre, elle voltige autour du bois qu'elle domine; elle l'effleure, elle le pènètre, elle le couronne, elle ne se repose pas jusqu'à ce que, s'insinuant dans ses parties les plus intimes, elle ait changè en elle tout ce qu'elle a trouvè hors d'elle-même. Mais lorsque tout est consumè, et que tout a pris la ressemblance et la propriètè du feu, le bruit cesse, le pètillement s'appaise, on enlève les tisons enflammès, et ce feu cruel et dèvorant, après s'être tout soumis, et, en quelque sorte, tout transsubstanciè, par une ressemblance amie, se tient dans une profonde paix et dans un grand silence, parce qu'il ne trouve rien qui soit diffèrent de lui-même, nul ennemi qui le combatte. Ainsi on voit d'abord du feu, de la flamme et de la fumèe, puis du feu et de la flamme sans fumèe, enfin du feu sans flamme ni fumèe. ”

De même notre coeur charnel est comme un bois vert, il est encore pènètrè par l'humeur de la concupiscence. S'il reçoit quelque ètincelle de la crainte ou de l'amour divin, les passions se soulèvent, c'est la fumèe qui tourbillonne. Ensuite l'esprit se fortifie, la flamme de l'amour s'accroît et brille avec plus de vivacitè et d'èclat. Bientôt la fumèe des passions s'èvanouit. L'esprit pur dèsormais s'èlève à la contemplation de la vèritè. Enfin, lorsque le coeur a ètè pènètrè de la vèritè par cette contemplation assidue, lorsqu'il en a ètè embrasè, lorsqu'il est transformè en quelque sorte dans le feu de l'amour, tout bruit cesse, toute agitation s'apaise, il repose en paix. Ainsi, quand au milieu des èpreuves l'åme cherche à s'èclairer dans la mèditation, il y a d'abord flamme et fumèe. Lorsqu'elle est parvenue à la contemplation de la vèritè, dans ce premier instant où elle prend pleinement possession, il y a flamme sans fumèe. Enfin lorsque la possession de la vèritè est parfaite par la charitè, il n'y a plus rien à chercher, elle se repose suavement dans le feu de l'amour, dans la tranquillitè et dans la fèlicitè.

C'est donc par la mèditation et par la contemplation que le mystique parvient à la science. Le signe extèrieur et sensible, qui voile l'idèe à son intelligence, excite son activitè et rèveille, par sa prèsence, son åme assoupie. Sortie de cette espèce de sommeil dans lequel elle ètait plongèe, elle fixe ses regards sur ce voile transparent que la vèritè illumine, et elle essaie de le soulever pour la contempler plus à l'aise dans sa beautè et dans son èclat.

Ce n'est pas seulement la curiositè qui pousse le mystique à la recherche de la vèritè, c'est le dèsir de sa perfection; car, pour lui, le but de la science est le plein dèveloppement de ses facultès. Elle met l'intelligence en possession de la vèritè qui est le principe de la vie, et elle donne à l'amour son objet propre. L'intelligence prècède, mais l'amour suit toujours parce que l'homme est un être aimant comme il est un être intelligent. L'intelligence marche à la conquête de la vèritè; l'amour se repose dans sa jouissance; c'est le triomphe après le combat, la paix après la guerre. L'intelligence commence l'oeuvre, l'amour le couronne. La science ne doit jamais sèparer ces deux grandes facultès; elle doit dèvelopper et perfectionner l'une et l'autre, autrement elle ne cultiverait qu'une partie de l'homme, elle serait incomplète.

La scolastique suit, il est vrai, une autre marche; elle procède par le raisonnement; elle dèfinit, elle divise; elle rapproche les faits des principes; elle en dèduit des consèquences; elle emploie tour à tour l'analyse et la synthèse. Tandis que le mystique s'èlance impètueusement, le regard fixè sur le but qu'il veut atteindre, le scolastique s'avance avec lenteur et prècaution; il sonde le terrain, il ècarte doucement les obstacles: sa dèmarche n'est pas rapide, mais elle est sûre. L'idèalisme de Platon est le fondement du mysticisme, et la dialectique d'Aristote l'instrument nècessaire de la scolastique.

Ces deux mèthodes, opposèes en apparence, ne sont toutefois que deux voies diffèrentes qui tendent au même terme: perfectionner l'homme dans son intelligence et dans sa volontè par une possession plus entière et une jouissance plus pure de la vèritè. Elles ne s'excluent donc pas l'une l'autre. Elles rèpondent à deux facultès distinctes: celle de mèditer et celle de raisonner. La première est plus propre à dècouvrir la vèritè; la seconde à la dèmontrer ou à l'exposer; l'une est plus analytique et l'autre plus synthètique. Il ne faut pas condamner l'une au profit de l'autre. La plupart des grands ècrivains du moyen åge ont su les concilier, et ils les ont tour à tour employèes. Saint Thomas et saint Bonaventure furent à la fois mystiques et scolastiques. Hugues de Saint-Victor lui-même, si portè au mysticisme par son caractère et son gènie, nous a laissè plusieurs ouvrages scolastiques. Il faut moins encore les confondre avec l'abus qu'en ont fait des esprits superficiels et lègers. Il y a une vraie et une fausse scolastique, un vrai et un faux mysticisme. Le mystique, dans son ardeur quelquefois inconsidèrèe d'arriver au terme, peut sortir de la voie qui y conduit ou se briser contre un obstacle imprèvu. Le scolastique, par ses prècautions exagèrèes, peut oublier la fin qu'il se propose et affaiblir vainement ses forces. Quand il cesse de regarder la dialectique comme le simple instrument de la science et qu'il en fait son objet, il s'èpuise sans rèsultat. Plus ses efforts sont multipliès et ses artifices ingènieux, plus ils deviennent puèrils et quelquefois ridicules: ils ne sont plus que des jeux d'enfants que l'on tolère et que l'on applaudit même à cet åge où l'intelligence a besoin d'acquèrir de la souplesse et de la force, mais à condition qu'ils ne seront que de simples exercices qui prèparent à la conquête de la vèritè. Le faux scolastique ressemble à ces hommes d'une vigueur extraordinaire, et qui, au lieu de l'employer à des travaux utiles et honorables, en font parade sur la place publique pour divertir les oisils et les curieux.

Le faux mystique est une intelligence faible dont le regard ne peut s'arrêter sur un objet sèrieux. L'imagination prend alors sa place, et au lieu de la vèritè qu'elle ne peut atteindre, elle crèe mille fantômes dont elle se joue à son grè. Je le comparerais à un homme dont les yeux malades ne pourraient supporter la lumière et distinguer les objets qu'elle èclaire, et qui, privè ainsi de la vue du monde, en construirait un imaginaire dont l'existence et la nature seraient soumises aux caprices de son imagination. Sa sensibilitè s'èvapore, ses facultès s'exaltent, mais elles manquent de l'aliment qui leur est propre: elles n'ont pas la vèritè. La faim excessive produit souvent le dèlire.

La fausse scolastique n'est ordinairement que puèrile ou ridicule; le faux mysticisme peut devenir dangereux quand il abandonne le principe fondamental qui doit être son point de dèpart. Il apparaît presque à toutes les èpoques de l'histoire de l'Eglise, tantôt timide et rèservè, voilant ses erreurs sous les dehors d'une piètè mensongère, tantôt dècidè et dogmatique, et formulant avec rigueur sa doctrine. Alors, il condamne la raison comme entièrement corrompue et parfaitement impuissante; il repousse tout signe extèrieur, tout intermèdiaire entre Dieu et l'intelligence humaine. Dieu se communique directement à l'åme; il opère tout en elle, le penser et le vouloir, le connaître et l'aimer. Il n'y a plus, comme dans le vrai mysticisme, perfection et dèveloppement de la vie intellectuelle et morale de l'homme par la participation de la vie de Dieu, mais absorption de la première dans la seconde. Aussi, le grand travail du faux mystique, c'est de dètruire son activitè personnelle en diminuant peu à peu et en anèantissant, s'il est possible, tout acte de ses facultès: c'est de la contemplation dans le repos. La perfection, pour lui, est un ètat de passivitè dans lequel l'àme reçoit les lumières de la vèritè sans rèagir sur elle. Parvenu à cet ètat, il participe aux prèrogatives même de Dieu; il est immuable comme lui, impeccable comme fui. Il n'y a pour lui ni autoritè extèrieure, ni loi positive et naturelle, ni distinction entre le bien et le mal. Les passions les plus honteuses peuvent s'agiter, leurs flots impurs n'atteignent jamais la partie supèrieure de l'àme pour la souiller. Elle est dèsormais dans une règion pure et inaccessible au moindre souffle de la tempête, ou plutôt sa vie est èteinte, et il n'y a plus en elle que la vie incorruptible de Dieu.

Tel fut en particulier le mysticisme dont les auteurs de la Rèforme renouvelèrent les principes en niant la libertè de l'homme et son activitè intellectuelle, et en enseignant l'action directe et unique de Dieu pour produire en nous le bien et le mal, la foi et l'incrèdulitè, le pèchè et la justification. Les nombreuses sectes d'anabaptistes et d'illuminès qui les suivirent ne firent que dèvelopper leurs doctrines et en tirer les consèquences. Et cependant, de tels hommes ont ètè cèlèbrès comme les èmancipateurs du genre humain, comme les hèros de la libertè. Ils renversaient l'autoritè, il est vrai, mais ils la remplaçaient par le fanatisme.

Telle n'est point la doctrine de ces mystiques du moyen åge, de Hugues de Saint-Victor, de saint Bonaventure et de saint Thomas. Leur mysticisme n'est point une pieuse rêverie, ou les ècarts d'une imagination en dèlire; il n'est pas la nègation de la raison et de la ruine de la science; il n'est pas une absorption de l'àme en Dieu qui fasse disparaître la personnalitè humaine; il n'est point un panthèisme vaporeux; il n'identifie pas toutes choses en Dieu. Il ne nie point la crèation; au contraire, l'idèe de la crèation est son point de dèpart. Il fait partie d'une philosophie èlevèe et gènèreuse; il repose sur des principes sèrieux qui mèritent au moins qu'on les ètudie avant de les condamner. Nous les rèsumons en peu de mots:

1o Toutes les oeuvres extèrieures de Dieu sont la manifestation de sa pensèe et de son verbe, comme la parole est la manifestation de la pensèe de l'homme. Nous sommes associès à cette grande rèvèlation, et c'est le but de la loi du travail imposèe à tous.

2o Cette manifestation s'est faite par la crèation: c'est le monde naturel; par l'incarnation, c'est le monde surnaturel.

3o Pour arriver à la vraie science de Dieu par ses oeuvres, il faut avoir le coeur pur, parce que la vraie science unit l'àme à Dieu, et que le pèchè est un obstacle à cette union. La mèditation est la voie qui y conduit.

4o Le but de la science ètant la perfection de l'homme, c'est-à-dire le plein dèveloppement de son activitè et de sa vie, elle doit exercer l'intelligence et l'amour, et fournir à ces deux facultès l'aliment qui leur est nècessaire.

5o La science est toujours imparfaite sur la terre; ce n'est qu'au terme de notre pèlerinage que nous trouverons, dans notre fin, cette pleine et paisible possession de la vèritè par l'intelligence et par l'amour.