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Hugues n'occupait pas seulement une chaire à Saint-Victor; il avait la
direction des ètudes; il fixait l'objet de l'enseignement et traçait la
voie que devaient suivre et les maîtres et les èlèves. Nous connaissons
le plan qu'il avait adoptè; et si nous le comparons à celui qui servait
de règle aux ècoles de son temps, nous constaterons que Hugues ne ne
s'ècarta point des vieilles traditions; il les respecta même, et il les
dèfendit contre les attaques de tèmèraires novateurs.
Le cours des ètudes n'ètait point constituè au douzième siècle comme il
l'est aujourd'hui. La littèrature n'avait pas l'importance qu'elle a
justement acquise dans les temps modernes. Ce n'ètait pourtant pas la
peur des auteurs profanes qui èloignait de cette ètude, ou la crainte de
devenir paìen en lisant Cicèron, Virgile et Horace. Ce qui ètonne, en
effet, en parcourant les ècrits de cette èpoque, où la culture des
lettres n'ètait qu'une prèparation aux autres sciences, et s'ètendait si
peu au delà du domaine de la grammaire, ce n'est pas l'ignorance de
l'antiquitè paìenne, mais les nombreuses citations et les allusions
èvidentes à quelques passages des ècrivains de la Rome d'Auguste, dans
des traitès qui semblent le moins propres à faire naître de pareils
souvenirs. Nous ne parlons pas de Bernard de Chartres, de Guillaume de
Conques et de Jean de Salisburi, qui rallumèrent, pour un temps, le
flambeau des lettres; de Guibert de Nogent, qui faillit se perdre par la
culture passionnèe des poèsies d'Ovide; des nombreux versificateurs de
ce siècle, tels que Jean, moine de Saint-Evroul, Baudri de Bourgueil,
Hildebert du Mans et tant d'autres qui essayèrent quelquefois
d'introduire dans leur style, ordinairement prosaìque, quelques
expressions poètiques arrachèes à Virgile, à Horace ou à Lucain. Les
thèologiens eux-mêmes ne furent pas ètrangers à ces lectures. On en
trouve plus d'une trace dans saint Bernard, dont la vie fut pourtant si
austère et si occupèe. Geoffroy de Vendôme, auteur d'un grand nombre de
lettres intèressantes et de plusieurs opuscules thèologiques et
ascètiques, cite Tèrence, Juvènal, Lucain et Horace. Les mêmes ècrivains
semblent familiers à Hugues de Saint-Victor, qui connaissait de plus
Sènèque et Cicèron, dont il copie des pages entières.
Notre surprise cesse, si nous ètudions de plus près cette èpoque. Nous
apprenons par des tèmoignages positifs que les ouvrages des auteurs
paìens ètaient entre les mains des ètudiants. Nous lisons dans Pierre de
Blois:
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“Outre les livres classiques, je lus avec avantage Trogue Pompèe,
Josèphe, Suètone, Egèsippe, Quinte Curce, Tacite et Tite Live, dont les
histoires sont tout à fait utiles à la formation des moeurs et aux
progrès de la science.”
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Il ne parle que des historiens; ce n'ètaient pas les seuls dont il fit
usage. Aussi il ajoute:
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“J'en lus beaucoup d'autres qui ne traitent point de l'histoire. Leur
nombre est incalculable. Ils sont tous comme des jardins dans lesquels
les modernes peuvent cueillir des fleurs d'aromate, et, par l'èlègante
suavitè de leur style, apprendre à ècrire comme eux .”
|
|
Toutefois, il ne faudrait point conclure de ces tèmoignages que les
lettres fussent florissantes. Sans doute quelques hommes d'èlite les
portèrent à un degrè de perfection qu'elles n'avaient pas encore atteint
depuis l'invasion des barbares. Le style d'Abailard est pur et souvent
èlègant. La poèsie d'Hildebert du Mans, dèplorant les persècutions qu'il
èprouve de la part de Rotrou, comte du Maine, ne sont pas sans
dèlicatesse et sans gråce; et les vers de Jean de Salisburi, chantant
les vices de la cour, sont quelquefois dignes d'Ovide. Mais ces exemples
sont rares. Les ècrivains les plus parfaits ne sont pas soutenus. On
ètudiait, il est vrai, les grands modèles; mais cette ètude ètait
gènèralement peu sèrieuse. La plupart cherchaient moins dans la lecture
d'Horace ou de Virgile le talent d'exprimer leur pensèe avec dèlicatesse
et puretè, noblesse et simplicitè, qu'une èrudition vaine et
prètentieuse. Toute l'activitè intellectuelle se portait sur les arts
libèraux où la littèrature n'occupait qu'une place fort ètroite.
Le premier enseignement qui servait de prèparation à l'ètude de la
thèologie se bornait, en effet, au trivium et au quadrivium. Tous les
monuments de ce temps le constatent.
On lit dans Orderic Vital, et dans un ancien supplèment aux èpîtres de
Pierre de Blois, qu'Ingulfe, secrètaire de Guillaume le Conquèrant et
abbè du monastère de Croiland, ètant mort, Geoffroi lui succèda dans sa
charge. Il ètait Français et natif d'Orlèans. Il avait suivi les leçons
des beaux-arts dès sa plus tendre jeunesse, et il fut assez versè dans
la littèrature. Dègoûtè du monde, et rempli du dèsir des biens cèlestes,
il embrassa la vie religieuse dans le monastère de Saint-Evroul, fondè
au temps de Childebert, roì des Français.
Nommè abbè de Croiland, il prit avec lui les moines Gislebert, Odon,
Terric et Guillaume, très habiles, nous dit Vital, dans les thèorèmes
philosophiques et dans les autres sciences fondamentales. Tous les jours
ils allaient à Cambridge, où ils avaient louè un grenier, et ils
enseignaient publiquement. En peu de temps ils rèunirent un grand nombre
de disciples. La seconde annèe de leur arrivèe, leurs auditeurs se
multiplièrent au point que nul grenier, nulle maison et même nulle
èglise ne pouvait les contenir. C'est pourquoi ils formèrent diffèrentes
ècoles sur le modèle de celle d'Orlèans.
De grand matin, Odon, grammairien et satirique distinguè, enseignait aux
enfants qui lui ètaient confiès la grammaire selon la doctrine de
Priscien, et les commentaires de Remi sur le même auteur. A l'heure de
Prime, Terric, sophiste subtil, expliquait aux adolescents la logique
d'Aristote, d'après les commentaires de Porphyre et d'Averroës. A
l'heure de Tierce, frère Guillaume commentait la rhètorique de Tullius
et de Quintilien. Maître Gislebert, tous les dimanches et les jours de
fête, prêchait la parole de Dieu au peuple dans plusieurs èglises. Il
connaissait peu l'anglais; mais il ètait très-habile dans la langue
latine et dans la langue française. Il invectivait surtout contre les
pratiques des Juifs. Les jours de fèrie, avant l'heure de Sexte, il
commentait quelques pages de la sainte Ecriture, en prèsence de prêtres
et d'hommes de lettres qui composaient principalement son auditoire .
Ce règlement nous intèresse à plus d'un titre. L'ècole de Cambridge,
selon Vital, avait ètè formèe sur le modèle de celle d'Orlèans. Celle-ci
ètait trop voisine de celle de Paris pour ne pas subir son influence et
reproduire, à peu près, son enseignement et ses usages. Jean de
Salisburi confirme cette conjecture dans le rècit qu'il nous a laissè de
ses ètudes.
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“Jeune encore, dit-il, je passai en France pour m'y livrer à l'ètude.
C'ètait la seconde annèe après la mort de Henri, ce lion de justice. Je
suivis d'abord les leçons du pèripatèticien Palatinus, docteur illustre
et admirable, qui prèsidait aux ècoles sur la montagne Sainte-Geneviève.
J'appris, à ses pieds, les premiers rudiments de son art, et je recevais
avec toute l'aviditè de mon åme, et selon la mesure de mon petit esprit,
les paroles qui sortaient de sa bouche. Après sa mort, qui me parut trop
prèmaturèe, je m'attachai à Albèric, le plus illustre et le plus estimè
des dialecticiens et le plus vigoureux dèfenseur de la secte des
nominaux. Ainsi je passai presque deux ans sur la montagne, ètudiant la
dialectique sous Albèric et Robert de Melun. Le premier, scrupuleux à
l'excès, trouvait partout quelque difficultè; en rase campagne, il
recontrait des obstacles, et, comme dit le proverbe, tout jonc ètait
pour lui noueux; l'autre toujours prêt à rèpondre, ne cherchant nul
subterfuge, n'èludant nul problème; l'un subtil dans ses nombreuses
questions, l'autre court et facile dans ses rèponses. Quiconque eût
rèuni les qualitès de ces deux hommes eût ètè sans ègal dans la
discussion. L'un et l'autre ètaient d'un esprit pènètrant et d'une
grande opiniåtretè dans le travail. Ils eussent brillè avec èclat dans
les sciences physiques, s'ils eussent mieux cultivè les lettres, et
s'ils eussent plutôt suivi les traces de leurs ancêtres qu'applaudi à
leurs propres dècouvertes . . . . . Je me familiarisai avec eux aux lois
de la dialectique et aux rudiments des sciences que l'on apprend aux
enfants, et dans lesquelles ces docteurs ètaient trèshabiles et
très-exercès. Aussi, je croyais connaître toutes ces choses comme mes
ongles et comme mes doigts. Je possèdais très-bien ces connaissances, et
ma lègèretè de jeune homme me faisait estimer ma science plus qu'elle ne
valait. Je me croyais petit savant, parce que je pouvais redire tout ce
que j'avais entendu .”
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Il nous apprend encore qu'il ètudia la grammaire sous Guillaume de
Conques, et la rhètorique sous l'èvêque Richard,
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“homme, dit-il, versè dans toutes les doctrines, qui avait plus de coeur
que de bouche, plus de science que d'èloquence, plus de vèritè que de
vanitè, plus de vertu que d'ostentation. Je repassai avec lui ce que les
autres m'avaient enseignè, et j'acquis de nouvelles connaissances qui
appartienent au quadrivium.”
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Nous retrouvons dans ce tableau fidèle et animè des ècoles de Paris le
même enseignement que les moines de Croiland donnaient à Cambridge;
c'est la grammaire, la rhètorique, la dialectique, la logique, en un mot
le trivium et le quadrivium. La dialectique semble la partie la plus
importante. Jean y consacre deux annèes presque exclusivement. Les
professeurs qui l'enseignent sont habiles dans la discussion, mais peu
littèrateurs, et cependant leur renommèe est grande. La littèrature
ètait comprise tout entière dans la grammaire, au moins pour le plus
grand nombre des ècoliers, et la grammaire s'ètendait peu au delà des
règles les plus communes du langage. Les ouvrages de Priscien, qui
formaient le texte des leçons, comprennent dans un premier volumne nommè
le Mineur, l'alphabet et les premiers rudiments de la langue. Le second,
ou le Majeur, comprend les dèclinaisons, les conjugaisons, la syntaxe et
la prosodie. Nous possèdons un traitè inèdit de Hugues de Saint-Victor
qui ne nous donne pas une meilleure idèe de l'enseignement de la
grammaire. Voici les titres des matières: des lettres, des syllabes, de
la diction, du discours, de l'orthographe, de l'analogie, de
l'ètymologie, de la glose, de l'accent, du barbarisme, du solècisme, des
tropes, de la fable, de l'histoire, etc. Il ètait rare de rencontrer un
grammairien comme Bernard de Chartres, qui expliquait dans ses leçons
les bons auteurs, et qui, en les expliquant, accoutumait ses disciples,
à faire, sur le texte, l'application des principes; qui ne se bornait
pas à donner les règles èlèmentaires du discours, mais qui faisait
observer les tours oratoires, et les artifices de l'art de persuader,
qui remarquait les propriètès des termes et les expressions
mètaphorisques, le mèrite de l'ordre et de la disposition du sujet, en
un mot qui ne se contentait pas d'apprendre à ècrire et à parler
correctement, mais encore avec une certaine èlègance.
L'ècole de Saint-Victor diffèrait peu de celles de Sainte-Geneviève, si
c'est elle que Hugues a voulu peindre dans son traitè De la vanitè du
monde. C'est un dialogue entre le maître et le disciple:
|
“Le maître: Tourne-toi encore d'un autre côtè, et vois.
Le disciple: Je suis tournè et je vois.
Le maître: Que vois-tu?
Le disciple: Je vois une rèunion d'ètudiants; leur multitude est grande;
il y en a de tous les ages; il y a des enfants, des adolescents, des
jeunes gens et des vieillards. Leurs ètudes sont diffèrentes; les uns
exercent leur langue inculte à prononcer de nouvelles lettres et à
produire des sons qui leur sont insolites. D'autres apprennent d'abord,
en ècoutant, les inflexions des mots, leur composition et leur
dèrivation; ensuite ils les redisent entre eux, et, en les rèpètant, ils
les gravent dans leur mèmoire. D'autres labourent avec un stylet des
tablettes enduites de cire. D'autres tracent d'une main savante, sur des
membranes, diverses figures avec des couleurs diffèrentes. D'autres,
avec un zèle plus ardent, paraissent occupès à des ètudes plus
sèrieuses; ils discutent entre eux, et ils s'effercent par mille ruses
et par mille artifices de se tromper les uns les autres; j'en vois
quelques-uns qui calculent. D'autres, frappant une corde tendue sur un
chevalet de bois, produisent des mèlodies varièes. D'autres expliquent
certaines descriptions et certaines figures. D'autres dècrivent
clairement avec des instruments le cours et la position des astres et le
mouvement des cieux. D'autres traitent de la nature des plantes, de la
constitution des hommes et des propriètès de toutes choses .”
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Cette peinture curieuse est conforme aux dètails que nous avons puisès
dans le rècit d'Orderic Vital et de Jean de Salisburi: nous retrouvons
partout le même objet de l'enseignement, et à peu près la même division
des sciences. Hugues n'innova donc point dans cette matière. Mais il
s'efforce de rattacher ces diffèrentes ètudes à une pensèe philosophique
qui est le but même que l'on doit se proposer en les cultivant. Ce but
est le perfectionnement de l'homme.
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“L'homme, dit-il, avait reçu trois dons de Dieu qui faisaient sa dignitè
et sa grandeur: il ètait son image et sa similitude, et son corps ètait
immortel. Le pèchè, en corrompant ces dons, a fait naître l'ignorance,
la concupiscence, l'infirmitè et la mortalitè du corps. La science nous
offre trois remèdes à ces trois maladies: l'illumination de
l'intelligence qui dissipe l'ignorance, la vertu qui combat la
concupiscence et les arts mècaniques qui fournissent aux besoins de la
vie. De là trois grandes divisions de la science: la science thèorique,
qui comprend la thèologie ou thèodicèe, la physique que et les
mathèmatiques; la science pratique, qui se divise en èthique, en
èconomique et en politique; elle règle la vie de l'individu, de la
famille et de la sociètè. La logique vient sous forme d'appendice: elle
apprend à bien traiter toutes les parties de la science; elle comprend
la lecture, l'ècriture, l'orthographe, l'art d'ècrire et l'èloquence .”
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Hugues indique l'objet de chaque partie de la science.
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“La thèologie, dit-il, traite des causes invisibles des phènomènes
visibles; les mathèmatiques, des formes visibles des êtres visibles;
l'arithmètique traite des nombres, la musique de l'harmonie, la
gèomètrie de l'espace, et l'astronomie du mouvement des astres .”
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|
Il distingue trois espèces de musique: la musique mondaine, c'est
l'harmonie des cieux, des astres et des èlèments; la musique humaine,
c'est l'harmonie entre les membres et les organes du corps, entre les
facultès et les passions de l'åme. L'amitiè qui unit les hommes est une
musique.
Nous ne voudrions pas justifier dans tous leurs dètails cette
classification et les notions que Hugues donne de chaque science en
particulier. Mais il nous est impossible de ne pas reconnaître la vèritè
du principe qui lui sert de point de dèpart. Ainsi la science n'a pas
pour but direct l'accroissement de la fortune publique et l'augmentation
des jouissances physiques. Le corps de l'homme vaut mieux que le monde
matèriel, et son åme vaut mieux que son corps. Or, dans toute oeuvre, la
fin est supèrieure aux moyens, parce que les moyens sont pour la fin et
non la fin pour les moyens. C'est donc renverser cet ordre que de mettre
l'åme au service du corps et le corps au service de la matière. Il faut
le rèpèter souvent à un siècle matèrialiste, le premier but de la
science est la perfection de l'homme, et ce n'est qu'à cette condition
que ses progrès et ceux des arts sont les progrès de l'humanitè.
Non-seulement Hugues avait une estime profonde de la science à cause de
sa fin, qu'il dèterminait avec tant de prècision, mais aussi à cause de
son objet qu'il considèrait toujours en Dieu.
|
“Les hommes, dit-il, ont coutume d'aimer la science à cause de ses
oeuvres. On aime l'agriculture à cause des fruits qu'elle rapporte. Il
en est de même de l'art de peindre et de tous les autres, où trop
souvent l'habiletè n'est comptèe pour rien si elle ne produit aucun
rèsultat utile. Si l'on applique ce principe à Dieu, il faudra dire que
son oeuvre est plus excellente que sa sagesse, et prèfèrer la crèature
au Crèateur; ce qui serait un blasphème. Donc, il faut reconnaître que
la science est prèfèrable à ses oeuvres, et qu'on doit l'aimer pour
ellemême. que si, par hasard, l'oeuvre est prèfèrèe à la sagesse, ce
jugement ne procède point de la vèritè, mais de l'erreur; car la sagesse
est la vie, et l'amour de la sagesse est la fèlicitè de la vie. C'est
pourquoi, lorsqu'il est dit que le Père de la sagesse se complaît en
elle, loin de nous de penser qu'il aime sa sagesse à cause des oeuvres
qu'il produit par elle; mais plutôt il aime ses oeuvres à cause de la
sagesse. C'est pourquoi il dit: ”
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“Celui-ci est mon Fils bien-aimè en qui j'ai mis toutes mes
complaisances.”
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“Il ne dit pas: J'ai mis ma complaisance dans la terre ou dans le ciel,
dans le soleil ou dans la lune, dans les ètoiles ou même dans les anges,
qui sont les crèatures les plus excellentes, parce que, si ces crèatures
lui ont plû, elles n'ont pu lui plaire qu'en son Fils et par son Fils.”
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Mais dans quel ordre doit-on ètudier les diffèrentes branches de la
science? Hugues demeure fidèle à la vieille mèthode; il veut qu'on
parcoure successivement les diffèrentes parties du trivium et du
quadrivium. Il fait remonter cette classification à Pythagore. Il se
plaint que les scolastiques de son temps s'ècartent de cette voie battue
et ètudient sans ordre et sans fruit.
|
“On raconte, dit-il, que tel fut le zèle de quelques hommes pour l'ètude
des sept arts libèraux, qu'ils les avaient parfaitement gravès dans leur
mèmoire, en sorte que si quelque ècrit leur tombait sous la main, ou si
quelque question se prèsentait à rèsoudre ou quelque proposition à
dèmontrer, ils possèdaient les règles et les principes nècessaires pour
èclaircir ce qui ètait obscur ou pour ètablir ce qui ètait controversè.
Ils n'avaient pas besoin de recourir aux livres; ils avaient tout dans
leur mèmoire. C'est pourquoi on voit, à cette èpoque, des savants qui
ècrivaient plus que nous ne pourrions lire. Maintenant nos scolastiques
ne suivent pas ou ne veulent pas suivre de mèthode dans l'ètude. C'est
pourquoi beaucoup ètudient et peu parviennent à la science. Pour moi, il
me semble qu'on doit èviter avec autant de soin les lectures frivoles
que la paresse. Dans une bonne et utile entreprise, c'est mal de faire
le bien avec nègligence, c'est plus mal encore de dèpenser beaucoup de
peine en pure perte .”
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Quelque juste que soit cette critique, il ne faudrait point en conclure
que le XIIe siècle ètait une èpoque de dècadence pour les sciences et
pour les lettres. Les bons esprits, dans les temps les plus heureux,
sont toujours en petit nombre. Les abus qu'on a sous les yeux frappent
davantage que les abus qui ne sont plus. De là cette habitude de louer
le passè et de blåmer le prèsent, même dans les hommes sages et modèrès.
Ainsi le scolastique doit apprendre les sept arts libèraux contenus dans
le trivium et le quadrivium. S'il lui reste quelque loisir, il ètudiera
ce que Hugues appelle les appendices des arts: ce sont les diffèrents
genres de poèsie, la comèdie, la satire, les poëmes hèroìques, lyriques,
didactiques, ìambiques, les fables et l'histoire. Mais il ajoute:
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“Les arts sont aussi èlevès au-dessus de ces ètudes accessoires que le
påle olivier au-dessus du saule flexible, et le rosier aux fleurs
empourprèes audessus de l'humble lavande:
Lenta salix quantum pallenti cedit olivae,
Puniceis humilis quantum saliunca rosetis. ”
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Les nombreuses citations de ce genre que nous trouvons dans ses ècrits
prouvent qu'il avait eu le loisir d'acquèrir ces connaissances, qu'il
regarde seulement comme les ornements de la science. Les vers de
Virgile, d'Horace et de Tèrence, viennent naturellement se placer sous
sa plume. De là ce goût plus pur et plus dèlicat, cette critique sèvère
du style obscur et diffus des ècrivains illettrès. Il s'èlève contre
leurs indigestes compilations. Il condamne avec aigreur le sot orgueil
de quelques professeurs,
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“qui parlent de tout, dit-il, à propos de tout. Ils n'enseignent pas,
ils font ètalage de leur savoir. Ils parlent de dèclinaison à propos de
dialectique et de dialectique à propos de grammaire. Plût à Dieu que
tous les jugeassent comme je les juge moi-même .”
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Hugues fait èvidemment allusion par ces paroles à la secte des
cornificiens, si l'on peut donner ce nom à des hommes sans principes et
sans doctrine. Ils mèprisaient la littèrature et l'èloquence; ils
rejetaient avec dèdain les sept arts libèraux. La nature seule ètait
leur guide, et la dialectique le seul objet de leurs ètudes.
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“Les Grecs, les Hèbreux et les Latins, disaient-ils, ont appris à parler
leur langue avec leur nourrice avant d'avoir vu s'èlever parmi eux des
professeurs de grammaire. Si vous avez un gènie naturel, le travail le
dèveloppe peu; si vous ne l'avez pas, le travail est inutile.”
|
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Jean de Salisbury les rèfute avec indignation dans ses Mètalogiques et
il les livre au ridicule. Ce n'ètait pas sans motif, si on les juge
d'après les grossières puèrilitès de leur dialectique dont il nous cite
quelques exemples. Ils discutaient sèrieusement ces questions: Un porc
que l'on conduit au marchè est-il tenu par la corde ou par l'homme qui
le mène? . . . . En achetant une cape entière, achètet-on en même temps
son capuce? Ces problèmes ètaient regardès comme insolubles .
Comme deux nègations valent une affirmation, on les multipliait à tel
point dans une phrase, qu'il fallait se servir de fèves pour les
compter, et dècider, d'après leur nombre, si la proposition ètait
affirmative ou nègative. Les poëtes et les historiens ètaient notès
d'infamie; quiconque les ètudiait ètait asello Arcadio tardior, son
esprit ètait plus obtus que le plomb et la pierre. Chacun riait à ses
dèpens .
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“Ils ne demeuraient au rang d'ècolier, ajoute Jean de Salisbury,
qu'autant de temps qu'il en faut pour qu'un oiseau se couvre de plumes;
et aussitót ils prennent leur essor: ils sont devenus maîtres.”
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Le même auteur nous apprend ce que devinrent ces faux docteurs. Ils
èchouèrent dans leur folle entreprise. Les uns se livrèrent à la
mèdecine, qu'ils traitèrent à peu près comme ils avaient traitè le
trivium et le quadrivium. Si leurs malades mouraient, ils s'en faisaient
gloire; ils avaient les premiers annoncè leur mort. S'ils guèrissaient,
la cure ètait due à leur habiletè et à leur expèrience. Les autres
allèrent cacher leur honte dans les cloîtres; d'autres enfin cherchèrent
fortune auprès des grands . Guillaume de Conque, Bernard de Chartres et
Jean de Salisbury furent leurs plus rudes adversaires. Hugues joignit
ses efforts à ceux de ces maîtres habiles. Il dèfendit, comme eux, les
droits de la science; il la fit fleurir à Saint-Victor pendant tout le
temps qu'il fut chargè de diriger l'ècole de cette illustre abbaye.
Il ne se contente pas de dèterminer l'ordre que l'on doit suivre dans
l'enseignement des diffèrentes branches de la science; il a recherchè
l'origine historique de chacune d'elles. Le chapitre consacrè à cette
ètude nous donne une idèe de son èrudition et de celle des ecrivains de
son temps.
Il compte parmi les thèologiens, chez les Grecs, Linus; chez les Latins,
Varron; chez les Français, Scot Erigène. Parmi les physiciens, chez les
Grecs, Thalès; chez les Latins, Pline. Parmi les arithmèticiens, chez
les Grecs, Pythagore et Nicomaque; chez les Latins, Apulèe et Boèce.
Tubal fut l'inventeur de la musique. Pythagore ou, selon d'autres,
Mercure, qui fabriqua le premier tetracorde, la fit connaître aux Grecs,
ou, selon d'autres encore, Linus, Zètus et Amphion. L'Egypte vit naître
la gèomètrie. Le plus illustre gèomètre fut, chez les Grecs, Euclide,
et, parmi les Latins, Boèce. Erastothènes fut aussi très habile dans cet
art. Il attribue à Cham, fils de Noè, l'invention de l'astronomie. Les
Chaldèens cultivèrent les premiers l'astrologie, et Abraham, selon
Josèphe, fut le premier qui l'enseigna aux Egyptiens.
Nous ne continuerons pas de rapporter cette longue nomenclature où
prennent place tour à tour Socrate, Platon, Cicèron, Fronton, Hèsiode,
le Carthaginois Magon, auteur, selon Hugues, d'un ouvrage sur
l'agriculture, Caton, Marcus Tèrentius Varron, Cornelius, Julius
Atticus, Emilien, Columelle, Pallade, Vitruve. A côtè de ces noms
historiques, il cite les noms fabuleux de Minerve, d'Isis et d'Osiris,
ceux de Dèdale, de Promèthèe, d'Apollon et d'Esculape. Il n'oublie pas
le premier auteur de l'art culinaire, qu'il nomme Apitius.
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“Il ètait Romain, dit-il. Après avoir consommè ses biens dans l'exercice
de cet art, il pèrit d'une mort volontaire.”
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Il indique encore l'origine des jeux à Rome.
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“Ils furent d'abord cèlèbrès, dit-il, chez les Lydiens. Ceux-ci
passèrent plus tard de l'Asie en Etrurie, sous un chef toscan. Parmi les
cèrèmonies de leur culte superstitieux, ils ètablirent les spectacles.
Les Romains les imitèrent. Ils firent venir des comèdiens Lydiens, qui
donnèrent leur nom à ces jeux .”
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Il est probable que Hugues avait puisè ces renseignements dans les
Etymologies d'Isidore de Sèville, qu'il cite, dans le même chapitre,
avec Origène, Platon, saint Denis, saint Augustin, saint Jèrôme et saint
Ambroise, ou dans quelques ouvrages semblables, si frèquents aux siècles
prècèdents. Toutefois, ils attestent ses nombreuses lectures et son
èrudition peu commune. On pourrait regarder ce petit traitè comme un
germe informe de l'histoire littèraire et le placer à côtè des critiques
si sages et quelquefois si piquantes et si fines de Jean de Salisbury.
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