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Nous avons exposè les principes fondamentaux de la doctrine de Hugues;
il nous reste à complèter cette ètude par quelques dètails que nous
donnerons en parcourant rapidement ses ècrits.
Hugues s'ètait exercè dès sa plus tendre jeunesse à l'art pènible de la
composition. Il ècrivait au monastère d'Halberstad, selon le tèmoignage
de l'auteur de la Vie de Reinhard son oncle. Mais ces premiers essais
n'ètaient probablement que des èbauches qui ne sont pas parvenues
jusqu'à nous. Ce fut à Saint-Victor de Paris qu'il composa les ouvrages
que nous possèdons: il sont nombreux et variès; ils attestent un esprit
èlevè, un coeur aimant, une grande habitude de la mèditation, une
èrudition ètendue, une piètè douce et sensible et une culture
littèraire, imparfaite, sans doute, mais remarquable pour son temps. On
a même pensè qu'il savait l'hèbreu et le grec. Il compara dans ses
commentaires le texte de la Vulgate au texte original des saints livres,
probablement d'après les ècrits de saint Jèrôme ou de quelque autre
commentateur . Non-seulement il donne l'ètymologie grecque d'un grand
nombre de mots, selon la coutume de ses contemporains, qui trouvaient
dans les glossaires une èrudition toute prête; mais, dans un passage de
son commentaire sur la Hièrarchie, il corrige la traduction latine de
Scot Erigène .
On peut regarder les ouvrages de Hugues comme le rèsumè de ses leçons.
Il ètait, en effet, surtout professeur comme le furent tous les hommes
remarquables de cette èpoque. Tantôt il enseignait la grammaire, la
philosophie, plus souvent la thèologie; tantôt il faisait aux chanoines
de Saint-Victor la confèrence du soir, tantôt dans les synodes
diocèsains il ètait chargè par son èvêque d'adresser la parole au clergè
de Paris. De là ces ouvrages de philosophie, de grammaire et de
thèologie, ces traitès ascètiques, ces pieuses explications de la sainte
Ecriture.
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“J'ai abrègè, dit-il dans la prèface de ses commentaires sur
l'Ecclèsiaste, ce que je vous enseignais dernièrement de vive voix sur
ce livre de Salomon .”
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Et dans la prèface de son traitè Des sacrements:
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“On retrouvera dans ce livre les mêmes vèritès que j'ai dèjà exposèes,
avec cet avantage qu'elles seront traitèes avec plus de soin et de
prècision que dans mes ouvrages prècèdents, où je n'avais fait que les
effleurer pour en donner une première connaissance à mes èlèves .”
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Ces tèmoignages peuvent s'appliquer à la plupart de ses oeuvres. A ce
point de vue elles ont un intèrêt particulier: outre leur mèrite
intrinsèque, elles ont une valeur historique.
Les principales peuvent se diviser en trois classes: les commentaires,
les livres ascètiques et les traitès thèologiques.
Les commentaires ètaient frèquents au XIIe siècle. On enseignait
ordinairement avant d'ècrire, et l'enseignement ètait presque toujours
l'explication ou le dèveloppement d'un texte. Enseigner, selon
l'expression consacrèe, c'ètait lire. Cette mèthode produisit d'heureux
rèsultats; elle contribua souvent au progrès de la science. N'ètaitelle
pas elle-même un vèritable progrès sur la compilation des siècles
prècèdents, utiles, sans doute, mais toujours indigestes, et sauvant
seulement de l'oubli les noms et les notions des sciences et des arts.
Le commentateur cultivait cette terre aride, il la fècondait par son
travail; en même temps il dèveloppait les forces de son esprit, il
augmentait ses connaissances, et il se prèparait ainsi à des productions
plus utiles et plus sèrieuses.
Mais c'ètait surtout sur la sainte Ecriture que les professeurs les plus
illustres aimaient à exercer la subtilitè de leur esprit. Abèlard, au
plus haut point de sa gloire, commentait Ezèchiel, et, si nous en
croyons son propre tèmoignage, ce nouvel enseignement fut si
favorablement accueilli de ses disciples, qu'il lui procura une renommèe
ègale à celle qu'il avait acquise dans l'enseignement de la philosophie
.
Les commentaires de Hugues contiennent en germe tous ses autres ècrits.
Tantôt ce ne sont que de petites notes ou des notes explicatives , sans
liaison et sans suite, sur des versets isolès. C'est l'èclaircissement
d'un passage obscur, la solution d'une objection, plus souvent une
rèflexion pieuse et mystique; quelquefois ce sont des homèlies; ailleurs
il procède, selon la mèthode scolastique, par questions et par rèponses,
par division et par subdivision. Il est tour à tour thèologien,
ascètique, mystique, historien, philosophe et controversiste; il est
orateur dans ses homèlies sur l'Ecclèsiaste, historien dans ses notes
sur la Genèse, philosophe dans le même commentaire, lorsqu'il rèfute
Platon sur l'origine des choses, ou qu'il explique sa physique à
l'occasion du rècit de la crèation; il est thèologien lorsqu'il combat
les opinions de quelques-uns de ses contemporains sur l'origine du mal,
sur l'existence de deux åmes en nous, ou sur l'optimisme; il est
mystique dans ses interprètations allègoriques ou anagogiques du texte
sacrè. Nous citerons quelques exemples de ce dernier genre qui nous
feront mieux connaître le gènie de notre Victorin.
Expliquant le passage du second livre des Rois, où David, comme un
prince très-sage au milieu de ses conseillers, est comparè au vermisseau
qui ronge le bois, il dit:
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“Le tendre vermisseau perce la duretè du bois: rien de plus doux quand
on le touche, rien de plus dur quand il touche lui-même. C'est l'image
de l'humilitè et de la mansuètude s'unissant à la force .”
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Voici comment il explique le premier verset du premier psaume: Heureux
celui qui n'est point allè à l'assemblèe des mèchants, qui n'a point
fixè son pied dans leurs voies et qui ne s'est point assis dans leur
chaire empoisonnèe.
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“L'åme qui s'attache à Dieu demeure dans la patrie; quand elle dètourne
sa pensèe vers les choses terrestres et passagères, elle quitte la
patrie et prend le chemin de l'exil. Elle s'en va par la vanitè, elle
s'arrête par la dèlectation, elle s'assied par le consentement, et, par
le dèsespoir, elle fixe irrèvocablement son sèjour sur la terre
ètrangère .”
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Sur le verset suivant: Sa volontè est dans la loi du Seigneur, et il la
mèdite nuit et jour, il dit:
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“Ceux-là ont la loi dans le coeur qui connaissent la vèritè; mais ceux
qui l'aiment ont le coeur dans la loi. Ceux qui ont la loi dans le coeur
et non le coeur dans la loi la portent et n'en sont pas portès. C'est
pour eux un fardeau et non un appui, parce que la science sans la
charitè est un poids et non un soutien .”
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Saint Bernard exprimait la même pensèe dans un langage plus gracieux,
lorsqu'il comparait la loi connue et aimèe aux ailes de l'oiseau; c'est
un fardeau, et cependant c'est par elle qu'il s'èlève vers les cieux .
Dans les ouvrages du moyen åge, la charitè donne quelquefois de la
dèlicatesse au sentiment, inspire l'imagination, supplèe même au dèfaut
rèel de culture littèraire, et produit spontanèment et sans apprêt les
charmes du langage. Mais le goût est imparfait comme la langue. Il n'y a
pas cette conscience rèflexe du beau littèraire, insuffisante pour
produire, mais qui fait èviter les dèfauts grossiers. De là ces
inègalitès qui surprennent et ètonnent au premier aspect, ces pages
puèriles et triviales à cótè des passages les plus dèlicats.
Hugues ne s'est pas toujours prèservè de ces dèfauts. Nous en trouvons
un exemple dans deux dialogues, l'un entre la Justice et la Misèricorde,
et l'autre entre Dieu et le dèmon. Il introduit le second à l'occasion
de ce verset du XVe psaume La part de l'hèritage qui m'est èchue est
belle.
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“Tout ètait de Dieu, dit-il, et tout ètait à lui. Mais tout ètait
possèdè par le dèmon, parce que le pèchè l'avait rendu maître du monde.”
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Une dispute s'engage entre l'un et l'autre. A la fin, ils en viennent à
un accommodement. Dieu donne à son ennemi tout ce qu'il verra. Celui-ci
èlève ses regards: il ne voit que les hauteurs, et il croit qu'il a tout
vu. Mais il n'a pas dècouvert les vallèes, les plaines et les montagnes,
à cause de l'orgueil qui l'aveugle. C'est alors que Dieu s'ècrie: La
part de l'hèritage qui m'est èchue est belle .
Nous devons, toutefois, ajouter que de pareils ècarts sont très-rares
dans les ècrits de notre Victorin. Ces dialogues et ses
personnifications allègoriques ètaient au reste dans le goût du temps,
et ce goût dura jusqu'à l'aurore du siècle de Louis XIV. Quelques-uns ne
sont pas sans intèrêt, même pour nous, à cause des grandes vèritès
qu'elles expriment sous une forme populaire. Ces sortes de drames les
rendaient plus sensibles à ces peuples enfants. Ils captivaient leur
imagination, qui domine à cet åge chez les nations comme chez les
individus. Ils gravaient plus facilement dans leurs esprits les sublimes
enseignements de la foi.
On a remarquè, avant nous, que les religieux, travaillant surtout à
rèformer la nature vicièe de l'homme, avaient souvent de ses passions et
de ses vices une connaissance peu commune, et que la psycologie au moyen
åge est presque tout entière dans les livres ascètiques. Hugues n'ètait
pas ètranger à cette ètude et à ces connaissances. Dans son Septenaire,
il analyse les passions principales du coeur humain. Ce petit traitè
n'est pas sans mèrite. Quelquefois, il est vrai, l'ècrivain n'est
qu'ingenieux; mais plus souvent son regard pènètrant saisit avec
justesse la nature des vices qu'il ètudie, les rapports qui les unissent
et les remèdes qui leur conviennent. Il dècrit leur caractère avec
originalitè et prècision. S'il ètait permis de le comparer à un
philosophe de l'antiquitè d'un gènie plus vaste, d'une science plus
ètendue, au prècepteur d'Alexandre, nous dirions que celui-ci a constatè
avec plus d'exactitude et de rigueur les effets extèrieurs des passions;
celui-là en a mieux compris le dèsordre. Le premier raconte ce qu'il
èprouve et ce qu'il voit dans les autres; le second, les regards
toujours fixès sur l'ordre divin et sur les relations de l'homme avec
Dieu, montre dans tout vice la violation de cet ordre et de ces
relations.
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“La première corruption de l'amour, dit-il, c'est l'orgueil qui le
dènature en le dètournant du tout pour le porter vers ce qui, n'est
qu'une partie. Car, tout bien dèrive du souverain bien, et il est moins
en lui qu'en celui par qui il est. Quiconque se dèlecte en quelque bien,
hors du souverain bien, perd le tout en choisissant mèchamment une
partie. L'orgueil, en sèparant en quelque sorte la partie du tout,
enlève à l'åme raisonnable sa beautè. Il est le principe de tout
dèsordre dans le monde moral; il en dètruit l'unitè, il en bouleverse
les lois. C'est pourquoi, tous les autres vices en dèrivent comme d'une
source commune. Ils en sont les fruits amers et le chåtiment. ”
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“La jalousie naît de l'orgueil; car elle est la haine du bonheur
d'autrui. Celui qui s'aime plus ou à l'ègal du souverain bien ne peut
aimer les autres; leur bonheur même le blesse. Dans l'orgueil il y a
amour dèrèglè de ce que l'on est; dans la jalousie, douleur injuste de
ce que les autres sort. La blessure de l'orgueil est d'autant plus
funeste que sa malice est moins sentie. Plus il s'introduit avec
douceur, plus il pènètre profondèment. Au contraire, la blessure de
l'envie est douloureuse. C'est pourquoi elle paraît quelquefois
mauvaise; elle est non-seulement un vice, mais un vice amer . ”
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“La colère est le trouble irraisonnable de l'åme. Ces trois vices sont
opposès à Dieu: l'orgueil le nie, l'envie l'accuse et la colère le
chasse. Celui qui cherche sa gloire en lui seul nie tout supèrieur;
celui qui envie le bien des autres accuse leur bienfaiteur; celui qui
reçoit le trouble dans son åme met en fuite l'amateur de la paix. Ces
trois vices blasphèment Dieu. L'orgueil dit: Dieu n'est pas; l'envie et
la colère disent: Dieu agit mal . ”
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“Les autres vices capitaux sont les chåtiments des trois premiers. L'åme
s'ètant sèparèe de Dieu et ayant perdu le souverain bien, solitaire et
dèserte, devient pour elle-même amère et douloureuse. Privèe des biens
intèrieurs, elle est poussèe par l'avarice aux biens extèrieurs. La
tristesse engendre la douleur et l'avarice le labeur .”
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Les commentaires que nous venons de parcourir roulent tantôt sur le sens
littèral, tantôt sur le sens allègorique; quelquefois Hugues les rèunit.
Il reconnaît en effet, avec saint Augustin et toute la tradition
chrètienne, diffèrentes interprètations du texte sacrè. Toute sa
doctrine sur cette matière repose encore sur le symbolisme: elle en est
une nouvelle application. La loi ancienne est la figure de la loi
nouvelle; la loi nouvelle est elle-même la figure de la gloire. Tout ce
que Jèsus-Christ a fait dans la loi nouvelle, tout ce qui a ètè figurè
de lui dans la loi ancienne est la règle de ce que nous devons faire;
car il est le chef, le modèle, le type universel que chacun doit
reproduire. La loi ancienne, considèrèe comme figurative de la loi
nouvelle, donne le sens allègorique; la loi nouvelle, considèrèe comme
figure de la gloire, donne le sens anagogique; ce qui a ètè figurè de
Jèsus-Christ ou accompli par lui donne le sens moral ou tropologique.
Hugues cite pour exemple l'histoire de Job. Le sens littèral est celui
qui dècoule de la signification naturelle des mots. Mais les faits
rapportès dans cette histoire sont comme des mots nouveaux qui forment
un nouveau langage, et ce langage a lui-même une double signification.
Job dans l'abondance, honorè des sages et des puissants, prèsidant à
leurs conseils, protègeant et soulageant les faibles et les malheureux;
Job dans la misère, abreuvè d'amertume, assis sur son fumier au milieu
de ses amis qui calomnient son innocence; Job, rètabli dans la splendeur
de sa première fortune, est la figure du Fils de Dieu dans ses trois
ètats, de gloire dans le sein de son Père, d'humiliation sur la terre et
particulièrement pendant sa passion, de triomphe après sa rèsurrection
et au jour de son ascension. Tel est le sens allègorique. Le même
patriarche est la figure de l'homme innocent et heureux, pècheur et
malheureux, rèhabilitè et glorieux. Tel est le sens anagogique.
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“Il faut les ètudier tous, dit Hugues; car le fruit de la sainte
Écriture est la science qui nous est donnèe par les deux premiers, et la
vertu qui nous est enseignèe par le troisième .”
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Mais le sens mystique repose sur le sens littèral; c'est aussi le
premier qui doive fixer notre attention. Hugues a composè un chapitre
spècial sur son importance et sa nècessitè. Il s'èlève contre les faux
mystiques de son temps qui nègligeaient l'ètude historique des saints
livres, et qui trouvaient plus facile de se livrer à leur imagination,
que de chercher patiemment la vèritè que Dieu a cachèe sous l'ècorce des
faits. Il cite un exemple curieux de ces explications puèriles et
ridicules. On se demandait pourquoi le lion dort les yeux ouverts; on
rèpondait que c'est une figure de Jèsus-Christ dans sa mort: son
humanitè dormait, mais sa divinitè veillait .
L'interprètation symbolique de Hugues diffère donc essentiellement de
l'interprètation mythique. Les mythiques rejettent les faits et
dètruisent la vèritè historique; ils mettent des idèes à la place des
hommes et la philosophie à la place de l'histoire.
L'explication littèrale des premiers versets de la Genèse nous donne une
idèe des connaissances physiques de notre Victorin.
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“Dieu, dit-il, crèa d'abord la matière première et avec elle le temps
qu'il dèfinit, la succession de la mutabilitè. Cette matière remplissait
le même espace qu'elle occupe maintenant. Elle ètait informe; non pas
qu'elle n'eût pas de forme, mais parce qu'elle ètait sans beautè. Les
cieux, l'air, le feu environnaient la terre, et formaient autour d'elle
d'èpaisses tènèbres. Le premier jour Dieu sèpara le feu des autres
èlèments. Il produisit ainsi la lumière qui parcourait la même voie que
le soleil devait parcourir plus tard. Bède avait cru que le firmament
est formè par des eaux condensèes et durcies; Hugues rejette ce
sentiment. Il pense qu'elles restent suspendues comme des vapeurs et des
nuages. Il enseigne que le soleil seul est composè de feu et qu'il n'est
qu'une forme plus parfaite de la lumière, comme le Nouveau Testament
n'est que l'Ancien perfectionnè. Les autres astres ne sont point
lumineux par eux-mêmes, relucent, non lucent .”
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On a confondu quelquefois l'ascètisme et le mysticisme; c'est à tort.
L'ascète se propose la perfection de l'homme par l'exercice des vertus
chrètiennes; il est surtout pratique. Le mystique tend au même but, mais
par la connaissance et l'amour de la vèritè, par la mèditation et la
contemplation: il est surtout spèculatif. Les règles de saint Benoît, de
saint Augustin, de Chrodegand, les institutions de Cassien sont des
traitès ascètiques; la Hièrarchie de saint Denys, le commentaire du
Cantique des cantiques de saint Bernard sont des traitès mystiques.
Hugues ènonce clairement les principes de son ascètisme dans les
Institutions des novices; c'est la science, la discipline et la bontè.
La science èclaire l'intelligence, la discipline règle les moeurs; la
bontè est le fruit de l'une et de l'autre, elle-même conduit à la
bèatitude. Pour lui le principe et le terme de la perfection c'est
l'amour intelligent. Il y ramène toutes choses comme à un centre commun.
C'est la vertu qu'il mèdite avec prèdilection et qu'il rappelle le plus
souvent. Il ne cherche pas seulement à l'inspirer par de froides
exclamations; il en scrute la nature afin d'en montrer l'excellence.
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“L'amour, dit-il, est une source unique qui coule et se divise en deux
ruisseaux: l'amour de Dieu, c'est la charitè, et l'amour du monde, c'est
la cupiditè. Entre Dieu et le monde est placè le coeur de l'homme d'où
s'èchappe la source de l'amour . . . . . Donc l'amour est l'affection
d'un coeur pour un objet à cause d'un motif; il recherche cet objet,
c'est le dèsir; il en jouit, c'est la joie. Par le dèsir il s'èlance,
par la joie il se repose. Là est ton bien ou ton mal, ô coeur humain!
Car tu n'es bon, si tu es bon; tu n'es mauvais, si tu es mauvais, que
parce que tu aimes bien ou mal ce qui est bon. En effet, tout ce qui
est, est bon. Mais, quand ce qui est bon est mal aimè, l'objet de
l'amour est bon, mais l'aimer mal est mauvais. Donc, ni ce qui aime ni
ce qui est aimè n'est mauvais, ni l'amour par lequel on aime; mais aimer
mal est tout mal . . . . . ”
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“Pour que l'esprit raisonnable fût capable de jouir d'une si grande
bèatitude, c'est-à-dire de Dieu, il lui a donnè l'amour comme un palais
spirituel pour goûter les douceurs intèrieures. Par cet amour il doit
èprouver les dèlices de sa fèlicitè et s'y attacher par un dèsir
infatigable. Ainsi, par l'amour Dieu s'unit à la crèature raisonnable,
en sorte que, possèdant toujours ce qui doit la bèatifier, elle le suçåt
en quelque sorte par l'amour, elle le bût par le dèsir, elle le possèdåt
par la joie. Sucez, petite abeille, sucez, buvez la suavitè inènarrable
de votre douceur. Plongez vous dans ses dèlices, rassasiez votre coeur:
elles ne failliront jamais, si vous ne vous en dègoûtez le premier.
Attachez-vous, attachez-vous à ce bien. Prenez-le; jouissez. Si votre
goût est èternel, votre bèatitude sera èternelle comme lui .”
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Hugues nous a laissè un grand nombre d'ouvrages thèologiques qui
attestent l'ètude profonde qu'il avait faite de nos dogmes. Les
thèologiens se divisaient alors en deux classes. Les premiers se
borneaient à ètablir la doctrine catholique par l'Ecriture sainte et la
tradition, ils constataient la foi de l'Eglise et ils traitaient de
tèmèraire quiconque portait au delà ses regards et son ambition. Leur
mèthode fut nommèe positive. Les autres, poussès par le besoin
qu'èprouve toute intelligence èlevèe de scruter la vèritè, de
s'illuminer de ses lumières, et de se rendre compte de sa foi, partaient
du point où s'arrêtaient les autres. Les dogmes n'ètaient pour eux que
les principes d'une nouvelle science qui devait être l'oeuvre du libre
exercice de l'activitè intellectuelle. Eux seuls mèritent le nom de
thèologiens; leur mèthode fut gènèralement nommèe scolastique, quoique
le mysticisme appartienne à cette classe. Malheureusement, il se trouva
parmi eux des esprits plus ardents que solides, plus curieux que
profonds, dèvorès d'une activitè inquiète, ne cherchant qu'à la
satisfaire en l'exerçant, et qu'à exciter les applaudissements par la
subtilitè et la nouveautè de leurs raisonnements. Au lieu d'ètudier
patiemment le dogme catholique, d'en dèduire les consèquences, d'en
pènètrer les mystèrieuses profondeurs et d'en dècouvrir l'harmonie, ils
le dènaturaient. C'ètait renverser les fondements pour èlever l'èdifice,
c'ètait l'asseoir sur le sable mouvant, c'ètait remplacer la vèritè
immuable par des conceptions imaginaires. Ces imprudents dialecticiens
faillirent perdre la thèologie. Des cris s'èlevèrent non-seulement
contre eux, mais contre la vraie scolastique, et alors comme aujourd'hui
des hommes plus zèlès qu'èclairès condamnèrent la science au lieu d'en
rèprimer les abus. Mais le mouvement ètait donnè. La scolastique
triompha par le gènie d'Albert le Grand, de saint Thomas et de saint
Bonaventure. La science thèologique fut dèfinitivement constituèe.
Hugues fut le prèdècesseur de ces grands hommes. Hildebert du Mans
avait, il est vrai, composè avant lui une Somme thèologique; mais ce
n'ètait qu'une simple exposition des vèritès chrètiennes suivant la
mèthode positive. Hugues, dans la sienne, ajoute la spèculation, et
c'est probablement ce qui le fait regarder par Duboulay et par Mosheim
comme le premier auteur de ce genre d'ècrit devenu plus tard si commun .
Cependant, comme tous ceux qui entrent les premiers dans une carrière
nouvelle, il fut dèpassè par ceux qui marchèrent sur ses pas. Sa Somme,
trèsremarquable pour son èpoque, est imparfaite, sa classification n'est
pas toujours naturelle et en harmonie avec l'ordre rèel et ontologique.
Son Traitè des sacrements est supèrieur. L'ensemble est plus complet et
mieux ordonnè, quoiqu'il ne soit pas encore sans dèfaut. Mais n'ètaitce
pas dèjà une grande pensèe et une noble entreprise que celle de classer
en un ordre scientifique toutes les donnèes de la foi chrètienne?
Nous sommes heureux de pouvoir confirmer, par le tèmoignage d'un
thèologien moderne aussi rerespectable par sa vertu que distinguè par sa
science, nos convictions personnelles.
Le travail de Hugues, dit M. Laforêt, exerca la plus grande influence
sur toutes les sommes de thèologie que le moyen àge vit èclore, et parmi
lesquelles celles de Pierre Lombard et de saint Thomas tiennent le
premier rang. C'est Hugues qui a inspirè le cèlèbre Lombard, et celui-ci
est devenu à son tour le maître de tous les thèologiens . Dans ses
spèculations, toujours solides et souvent très-profondes, il s'appuie
d'ordinaire sur les travaux de saint Augustin. C'est cet incomparable
docteur qui est son guide; c'est à son ècole qu'il s'est formè. Il s'est
tellement nourri des idèes de l'èvêque d'Hippone qu'en lisant ses
principaux ècrits dogmatiques, nous avons ètè surpris de rencontrer,
presque à chaque page des pensèes visiblement empruntèes à ce Père,
quoique Hugues n'en avertisse pas toujours .
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“Hugues demeure à notre avis un thèologien du premier ordre. Son Traitè
des sacrements, surtout, est une mine fort riche pour la science
thèologique; il renferme une foule d'aperçus très-profonds sur un grand
nombre de dogmes; et il serait à dèsirer que cet ouvrage fût moins
oubliè des hommes qui font une ètude spèciale de la dogmatique. La
diction de Hugues est claire, aisèe, coulante, et l'on ne rencontre
point chez lui cet attirail de divisions, de subdivisions, d'objections
et de rèponses, qui, sans doute, ont leur utilitè, quand on en use
modèrèment, mais qui, trop souvent, dans les ècrits des scolastiques,
embarrassent le lecteur au lieu de le soulager .”
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En souscrivant complètement à ce jugement nous ajouterons toutefois que
notre Victorin dans ses pètits traitès manifeste une prèdilection
spèciale pour les oppositions et les antithèses. Il ètait en cela encore
imitateur de saint Augustin. Mais ces antithèses ne fatiguent point
comme dans Sènèque. Le lecteur s'aperçoit qu'elles ne sont pas de
simples jeux d'esprit, mais qu'ils naissent naturellement du besoin
d'exprimer avec prècision une pensèe souvent difficile à saisir. Au
reste, cette forme ne lui est pas particulière. Le style antithètique
est un des traits caractèristiques des ècrivains du moyen åge. Hugues
sait à propos en rompre la monotonie et varier son langage. Son
imagination feconde lui fournit d'èlègantes mèthaphores et d'heureuses
comparaisons, même dans les matières les plus abstraites. Veut-il
prouver que la crèation ne dètruit pas l'immutabilitè de Dieu, il dira:
le soleil brille; une nuèe se forme; elle est illuminèe; cependant le
rayon n'est pas ailleurs qu'auparavant; la nuèe est où elle n'ètait pas,
mais le rayon n'a pas commencè d'être où la nuèe a commencè d'être
èclairèe. Il en est de même de Dieu: il brillait de toute part avant que
la crèature ne fût, et il demeura toujours le même là où la crèature fut
faite. Elle n'a donc apportè aucun changement en lui .
La nature de ces travaux nous fait mieux comprendre encore le caractère
de son gènie et celui de l'ècole qu'il dirigeait. Qu'on se reporte en
effet au douzième siècle, où l'esprit humain semble s'èveiller d'un long
assoupissement, où le dèsir de la science et la passion de l'ètude
s'allument dans tous les coeurs, où l'enseignement conduit à la gloire
presque à l'ègal des armes, où de nombreuses ècoles s'èlèvent et se
combattent. Dans ce premier rèveil, la vraie science est difficile à
atteindre et les esprits sont impatients. Aussi, la controverse est-elle
la voie la plus facile et la plus courte pour parvenir à la cèlèbritè.
C'est là surtout qu'on fait briller les ressources de son esprit, et
qu'on dèploie avec orgueil une dialectique subtile et ingènieuse. Quelle
gloire lorsqu'on rèduit au silence un adversaire illustre! Les
scolastiques battent des mains et se pressent plus nombreux et plus
ardents autour de la chaire du vainqueur. Les ècoles ètaient comme des
tournois où l'on tient moins de compte de la force personnelle des
combattants que de leur adresse et du succès de la lutte. Hugues nous
apprend qu'il hèsita lui-même s'il ne sacrifierait pas la thèologie à la
dialectique et le labeur de la composition à celui des controverses
publiques. Heureusement l'amour de la vraie science triompha.
Il ne se mêla point aux disputes de ses contemporains; son caractère,
ses goûts, sa mèthode même et les principes de sa philosophie l'en
èloignèrent. Par un travail plus sèrieux et plus patient, il exerça sur
son siècle une influence plus utile. Il ètait sur ce point l'opposè
d'Abèlard. Celui-ci provoquait les applaudissements et courrait après la
cèlèbritè; celui-là cherchait la vèritè. L'un s'agitait dans les ècoles;
mais la souplesse de son esprit et l'èclat de sa parole ne supplèaient
qu'imparfaitement à l'imperfection de la science. Plus subtil que
profond, plus èrudit que savant, il èbranle quelquefois d'une main
tèmèraire les principes mêmes d'une saine philosophie. L'autre, au
milieu de la solitude, dètermine, d'un regard sûr, les limites et
l'objet de la science: tantôt il s'èlève jusqu'à Dieu; il assiste en
quelque sorte à ses conseils, et il expose avec nettetè le plan gènèral
qu'il rèalise dans toutes ses oeuvres. Tantôt il pènètre dans le coeur
de l'homme, il en dèvoile les misères et les grandeurs. Il est plutôt
philosophe et thèologien que controversiste.
Cependant, il entre quelquefois en lice. Mais, quand il combat il est
moins athlète que soldat; il ne cherche point à faire parade de son
habiletè ou de sa force, mais à dèfendre la vèritè. Il n'est peutêtre
pas une erreur du douzième siècle qu'il n'ait au moins signalèe dans ses
ècrits. Il rèfute les hèrèsies d'Eutychès et de Pèlage, renouvelèes par
Abèlard, et celle de Jovinien, reproduite par un auteur inconnu. Il
s'èlève contre ceux qui enseignaient l'existence de deux åmes en nous,
l'une cèleste et l'autre terrestre, ou qui prètendaient que les åmes
humaines s'engendrent l'une l'autre. Il rèsout avec une prècision
remarquable les objections tirèes de l'existence du mal moral; il venge
la libertè de Dieu et de l'homme contre les optimistes, et sa
spiritualitè contre ceux qui localisaient l'essence divine. Il ècrit
contre l'archevêque Jean de Sèville, qui prètendait qu'un chrètien peut
extèrieurement apostasier sa foi et la conserver dans le coeur.
Quelques exemples nous donneront une idèe de la vigueur de son
argumentation.
Dieu est infini; donc il est prèsent partout. Thèodoric, disciple
d'Abèlard, et, s'il faut en croire ses contemporains, Abèlard lui-même,
furent effrayès de cette consèquence. Ils n'avaient pas des idèes assez
pures de la vie divine et de sa spiritualitè; ils ne concevaient pas
l'immensitè sans ètendue, et ils la crurent contraire à la simplicitè.
Dieu est partout, autrement son être serait limitè; Dieu n'est pas
substantiellement partout, autrement il serait divisible comme l'espace
qui le contiendrait. Pour sortir de cette difficultè, ils se
reprèsentèrent la substance de Dieu comme un point indivisible occupant
une partie indivisible de l'espace, et exerçant de ce lieu retirè sa
puissance par delà tous les mondes crèès. La nature divine ètait comme
un foyer lumineux qui projette au loin ses rayons.
Cette opinion nouvelle et etrange excita de graves controverses.
Guillaume de Mortagne, l'un des plus cèlèbres thèologiens de l'èpoque,
ècrivit contre ces imprudents dialecticiens qui limitaient et
localisaient l'essence même de Dieu. Toutefois, il s'appuie davantage
sur la sainte Ecriture que sur les raisonnements philosophiques. Hugues
pènètre plus avant dans la question.
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“Dieu, dit-il, ne peut pas être prèsent dans ses crètures de telle sorte
qu'on dise qu'il est dans un lieu: il est dans ses crèatures, non d'une
prèsence locale, mais par lui-même, en les gouvernant et en les
conservant, sans intermèdiaire, de même que l'åme est tout entière dans
chaque partie du corps. Si l'åme se retire du corps, il meurt et il
tombe en poussière; d'où il est èvident qu'elle est la vie du corps.
Ainsi, Dieu est par toute son essence dans toute crèature en lui donnant
l'être. S'il se retirait, la crèature rentrerait dans le nèant, comme le
corps sans l'åme est rèduit en poussière. Comment Dieu gouverne-t-il et
conserve-t-il la crèature? Comment l'åme gouvernet-elle et
conserve-t-elle le corps? Je l'ignore; je sais seulement que Dieu est
essentiellement prèsent dans toutes les crèatures .”
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La conciliation de la libertè de Dieu dans la crèation du monde, avec sá
sagesse, son immutabilitè et sa prescience, est un de plus graves
problèmes que la philosophie ancienne et moderne ait essayè de rèsoudre.
Dieu est une substance infinie et une activitè sans limite. Il est
non-seulement intelligent et aimant, il est intelligence et amour. Il
possède la perfection de ces facultès et la plènitude de leur exercice.
Rien en lui ne se dèveloppe; nul germe qui n'ait atteint son complet
èpanouissement; il est, selon la sublime expression des scolastiques, un
acte pur. Cette vie pleine et parfaite dont il jouit, il la manifeste au
dehors par la crèation; mais cette manifestation n'ajoute rien à sa
nature, pas un degrè d'activitè, pas la moindre perfection. Le savant
est savant quand il se tait et quand il parle. Sa science n'est pas sa
parole. Elle est en lui, elle est lui-même: sa parole ne fait que la
rèvèler. Il en est de même de la vie de Dieu: la crèation ne l'augmente
pas, ne la perfectionne pas: elle la fait connaître. L'acte qui
constitue Dieu vivant est essentiellement autre que celui par lequel il
manifeste sa vie au dehors. Le premier est intelligent, spontanè, mais
nècessaire. Le second est intelligent, spontanè, mais libre. Nous avons
dès lors deux termes diffèrents qui correspondent à deux notions
gravèes, en caractères ineffaçables, dans notre intelligence, le
nècessaire et le contingent. Dieu veut le nècessaire comme tel et le
contingent comme tel.
En descendant dans notre propre conscience, nous trouvons une image de
ce que nous dècouvrons en Dieu. Nous voulons notre bèatitude; cette
voloutè est intelligente, spontanèe, mais nècessaire. Nous produisons,
pour y arriver, tels ou tels actes, et ces actes sont intelligents,
spontanè, mais il sont libres. Non-seulement je puis choisir entre le
bien et le mal, ce qui n'est pas de l'essence de la libertè, mais je
puis choisir entre tel acte bon et tel autre; en accomplissant l'un,
j'ai conscience que je puis accomplir l'autre.
Mais, si la libertè de Dieu, dans la crèation du monde, est telle,
comment comprendre sa prescience et sa sagesse? Comment Dieu a-t-il ètè
libre de crèer ce qu'il a prèvu de toute èternitè devoir crèer? comment
cette crèation est-elle libre, si elle lui est imposèe par les lois de
sa sagesse! et comment est-elle sage, si sa sagesse ne la lui imposait
pas.
Hugues expose avec une grande concision l'argumentation des optimistes
de son temps. Elle paraît appartenir à Abèlard et à son ècole.
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“Dieu ne peut faire autre chose que ce qu'il a fait, et il ne peut mieux
faire. En effet, si Dieu peut faire autre chose qu'il a fait, il peut
faire ce qu'il n'a point prèvu; et, s'il peut faire ce qu'il n'a point
prèvu, il peut agir sans prèvoyance. Car il a fait tout ce qu'il a prèvu
devoir faire et il n'a rien fait qu'il n'ait prèvu. Si donc sa puissance
ne peut pas changer, et faire ce qu'il n'a point prèvu; si elle ne peut
pas être vaine, et ne pas faire ce qu'il a prèvu, il est nècessaire
qu'il ait fait tout ce qu'il a prèvu, et qu'il ne puisse rien faire de
ce qu'il n'a pas prèvu. Or, il est certain que tout ce qu'il a fait, il
l'a prèvu; et que tout ce qu'il a prèvu, il l'a fait. Donc, s'il ne peut
rien faire sans providence ou prèvoyance, il ne peut absolument rien
faire autre que ce qu'il a fait.”
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“En second lieu Dieu ne peut rien faire de mieux que ce qu'il a fait;
car faire et ne pas faire le mieux, c'est mal faire . . . .”
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Hugues n'a pas affaibli les preuves de ses adversaires, il les rèfute
d'abord par un raisonnement gènèral.
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“Tout ce qui est fait est fini. Donc borner la puissance de Dieu à ce
qui est fait, c'est la limiter elle-même.”
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Mais, ne peut-il faire autre chose que ce qu'il a fait sans blesser sa
providence? Hugues ètablit ce principe qui rèsout la difficultè: la
prescience n'est pas la cause de la crèation: le monde n'est pas parce
que Dieu l'a prèvu; il l'a prèvu parce qu'il devait être.
Dieu a-t-il pu faire mieux que ce qu'il a fait? Hugues rèpond par ce
dilemme: l'ensemble des crèatures ne peut être mieux, ou parce qu'il est
le souverain bien, ou parce qu'il ne peut recevoir un degrè de bontè en
dehors de ceux qu'il possède. S'il est le souverain bien, èn ce sens
qu'il est la bontè absolue, et qu'il ne lui manque rien, il est ègal à
Dieu. Alors on exagère la bontè de la crèature aux dèpens du Crèateur,
ou on dèprècie la bontè du Crèateur en faveur de la crèature. Si au
contraire il ne peut être plus parfait parce qu'il est incapable de
recevoir un degrè de perfection de plus, cette incapacitè est elle-même
un dèfaut, et on peut concevoir un monde qui ne l'ait pas .
Ces extraits, que nous ne voulons pas multiplier davantage, suffisent
pour nous faire comprendre que Hugues eût pu, comme bien d'autres, se
distinguer, au milieu des controverses qui agitaient les ècoles, par la
subtilitè et la pènètration de son esprit, et par les artifices mêmes de
sa dialectique. Nous devons lui savoir grè de s'être livrè à une ètude
plus sèrieuse, et d'avoir renoncè à quelques applaudissements pour
parvenir à des rèsultats plus utiles pour la science.
Le prince des philosophes anciens, Platon avait formè la plus brillante
ècole de philosophie dont la Grèce puisse s'enorgueillir; mais ses
disciples continuèrent mal son enseignement. Aristote, le plus illustre,
devint son adversaire, et ne rougit point de se faire son dètracteur.
Speusippe, qui lui demeura fidèle, ne suivit que d'un pas timide et mal
assurè les traces de son maître. Plus d'une fois il dènatura sa doctrine
en voulant la dèfendre. Hugues fut plus heureux, il trouva parmi les
scolastiques de Saint-Victor un disciple digne de lui. Il ètait comme
lui ètranger à la France; l'Ecosse fut sa patrie, comme lui thèologien
mystique et dogmatique; comme lui disciple de saint Augustin et de
Platon; comme lui se servant de la science pour arriver à l'amour qui
est la perfection de la vie; comme lui acceptant les principes de la
foi, comme le fondement de la science thèologique, mais ne croyant pas
qu'elle condamne la raison à l'immobilitè, et qu'elle lui interdise
toute spèculation . Il fut avec Hugues le principal reprèsentant de la
philosophie platonicienne au XIIe siècle, la gloire de l'ècole de
Saint-Victor et la lumière de ses contemporains. Leurs noms sont
insèparables comme leurs ècrits. C'est à eux qu'il faut remonter pour
trouver le premier anneau de cette chaîne de thèologiens illustres qui
ètablirent la science thèologique sur des bases si larges et si solides,
et qui èlevèrent ce magnifique èdifice enveloppè quelquefois de
tourbillons de poussière, ou même couvert de boue, mais toujours
inèbranlable au milieu des plus grands orages. C'est là ce qui donne à
cette ècole une importance vraiment historique. Le XIIe siècle prèpare
le XIIIe. L'ècole de Saint-Victor domine le XIIe, non par l'èclat de ses
controverses, mais par un travail patient, commencè et poursuivi au sein
de la solitude la plus profonde.
Ce ne fut pas toutefois son unique titre au souvenir et à la
reconnaissance des gènèrations futures. Hugues et Richard furent ses
plus illustres docteurs au XIIe siècle, mais ils ne furent pas les
seuls. Outre Pierre Lombard qui fut recueilli à Saint-Victor à la prière
de saint Bernard, Simon Gourdan cite Etienne de Tournay, canoniste
distinguè, Obi zon, illustre mèdecin , l'abbè Achard , Anglais de
naissance, à la fois philosophe, littèrateur et thèologien; Adam ,
ègalement Anglais, grammairien cèlèbre, habile rhèteur et philosophe
subtil, disciple d'Abèlard; Arnulphe, frère de Jean, èvêque de Sèez, qui
s'exerça dans la poèsie ; Gautier, dont nous possèdons encore deux
manuscrits, adversaire vèhèment de tous les hèrètiques de son temps, et,
enfin, un grand nombre d'autres qu'il serait trop long d'ènumèrer.
Nous ne suivrons pas plus loin l'histoire de cette ècole, dont la
dernière illustration fut le poëte Santeuil. Nous sommes arrivès au
terme que nous nous ètions proposè, et nous croyons pouvoir tirer de ce
qui prècède les conclusions suivantes:
1o Il s'ètablit au commencement du douzième siècle une ècole à
Saint-Victor de Paris.
2o Cette ècole reprèsente, à cette èpoque, dans ses doctrines, la
philosophie platonicienne; elle est à la fois mystique et dogmatique.
3o Ce fut dans cette ècole que se firent les premiers essais du
syncrètisme thèologique que nous voyons arriver à son plus haut point de
perfection dans les ouvrages d'Albert le Grand, de saint Thomas et de
saint Bonaventure.
Vu et lu, à Paris, en Sorbonne, le 6 mai 1854, par le doyen de la
Facultè des lettres de Paris. J.-VICT. LE CLERC.
Vu par le recteur de l'Acadèmie de la Seine. CAYX.
Paris le 24 mai 1854.
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