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L'histoire s'est plus occupèe à louer en gènèral le mèrite de Hugues de
Saint-Victor qu'à raconter en dètail les èvènements de sa vie. On est
partagè sur le pays où il vint au monde. Nous disons le pays; car pour
le lieu prècis, on l'ignore absolument. Robert du Mont qui ècrivait
environ cinquante ans après sa mort, assure qu'il ètait Lorrain:
Magister Hugo Lothariensis. Un ancien manuscrit de l'abbaye d'Anchin,
dont le P. Mahillon adopte le tèmoignage , met sa patrie dans le
territoire d'Ypres. Ces deux autoritès, suivant le docte Bènèdictin,
sont faciles à concilier, en disant que la Flandre ètant limitrophe de
ce qu'on nommait autrefois la Lorraine, un homme nè sur les confins de
ces deux provinces pouvait être indiffèremment appelè du nom de l'une ou
de l'autre. Mais ceux qui font Hugues Saxon, se prèvalent ègalement du
passage de Robert pour ètablir leur opinion. En effet, l'ancienne Saxe
touchait par une autre extrèmitè la Lorraine; et l'anonyme de Jumiège
dit formellement que Hugues, quoique rèellement Saxon, passait pour
Lorrain à cause du voisinage des deux contrèes: Hugo Lothariensis dictus
a confinio Saxoniae. Albèric de Trois-Fontaines et Jean de Saint-Victor,
ecrivains, l'un du XIIe, l'autre du XIVe siècle, appuient cette
explication, et leurs suffrages ont entrainè ceux de presque tous les
critiques jusqu'à ce jour. Cependant le sentiment de dom Mabillon nous
paraît le mieux fondè, surtout depuis la dècouverte d'un nouveau
manuscrit faite à l'abbaye de Marchienne par dom Martène et dom Durand .
Ce monument, ègal à celui d'Anchin pour l'antiquitè, porte non-seulement
que Hugues naquit aux environs d'Ypres, mais de plus, qu'il fut
transièrè dès l'enfance hors de sa patrie : circonstance (nous parlons
de la dernière) d'autant plus remarquable, qu'elle est attestèe par
Hugues lui-même, et sert à faire connaître ce qui a portè à le regarder
comme Saxon. Ego, dit-il, a puero exsulavi . La Saxe, où il passa les
premières annèes de sa jeunesse, n'ètait donc pas son pays natal. Ce
qu'il ajoute au même endroit mèrite encore d'être rapportè, pour
dètruire le prèjugè de quelques ècrivains sur la prètendue noblesse de
son extraction: Et scio, dit-il, quo maerore animus pauperis tugurii
fundum deserat. En parlant de la sorte, Hugues voulait-il se donner pour
un noble, et un noble, si l'on en croit Meibom le jeune , issu de
l'illustre maison des comtes de Blakemberg?
La Providence prit soin du jeune Hugues dans son exil, et le plaça chez
les chanoines règuliers d'Hamersleven, en Saxe, pour y recevoir son
èducation. L'èminente vertu qui brilla dans tout le cours de sa vie rend
tèmoignage du riche fonds de piètè qu'il acquit dans cette ècole.
Lui-mème s'est donnè la peine de nous rendre compte des progrès qu'il y
fit dans les lettres .
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“Je ne crains point de certifier, dit-il, que, loin d'avoir jamais rien
nègligè pour me perfectionner dans les sciences, je me suis instruit de
plusieurs choses que d'autres traitent de bagatelles, et même
d'extravagances. Je me souviens que, n'ètant encore qu'enfant, je
m'appliquais soigneusement à apprendre les noms de tout ce qui tombe
sous les sens, principalement de ce qui est d'usage dans la vie,
persuadè qu'il n'est pas possible d'arriver à la connaissance des choses
sans savoir auparavant comment elles se nomment. Attentif à mettre par
ècrit les sentences et les questions les plus intèressantes, les
objections et les solutions, je repassais les unes et les autres dans ma
mèmoire, je les discutais et les comparais ensemble par le raisonnement.
Sur chaque sujet je distinguais les differentes manières de le traiter,
en grammairien, en rhèteur, en philosophe. J'ètudiais les combinaisons
des nombres, je traçais des figures sur la terre, je dèmontrais
èvidemment les propriètès qui caractèrisent chaque espèce d'angle,
l'obtus, le droit, l'aigu. J'appris même à mesurer la surface et la
soliditè des figures. Le ciel visible fut aussi l'objet de ma curiositè.
Combien de fois ai-je passè les longues nuits de l'hiver à contempler
les astres! Enfin, je m'exerçais à la musique instrumentale, tant pour
connaître la diffèrence des sons, que pour goûter, dans les heures de
dèlassement, les charmes si flatteurs de l'harmonie. Tout cela, je
l'avoue, n'ètait que des amusements de jeunesse; cependant j'en ai tirè
du profit.”
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Ses ètudes achevèes, il prit le parti de renoncer au monde. Hugues son
oncle, archidiacre d'Halberstadt, consultè sur ce dessein, ne se borna
pas à l'approuver, il voulut aussi l'adopter pour lui-même, et en
partager avec son neveu l'exècution. Après s'être èprouvès mûrement, ils
partirent ensemble, vers l'an 1118, pour se rendre à l'abbaye de
Saint-Victor de Marseille, mais ce n'ètait point là que Dieu les
appelait. Pendant le sèjour passager qu'ils y firent, la renommèe leur
apprit les progrès merveilleux de l'abbaye naissante de Saint-Victor de
Paris. A cette nouvelle, ils reconnurent l'asile qu'ils ètaient venus
chercher en France, et se pressèrent d'y arriver. L'abbè Gilduin, qui
gouvernait alors cette maison, les reçut avec joie, sur les preuves
qu'ils lui donnèrent de la sincèritè de leur vocation. Le jeune Hugues,
plein de ferveur, mit toute son application à imiter les modèles de
science et de vertu qu'il avait sous les yeux, et ne tarda pas à les
ègaler.
Content de s'instruire et de s'èditier lui-même, il ne pensait qu'à
vivre dans le silence et l'obscuritè; mais son mèrite le trahit. Thomas,
prieur de Saint-Victor, dirigeait alors l'ècole de cette abbaye. Après
la catastrophe dont il fut victime en 1133 , Hugues le remplaça dans la
direction de cette ècole après avoir ètè quelque temps son collègue. La
manière dont il enseigna la thèologie, à laquelle il s'adonna
principalement, lui fit une grande rèputation. Ennemi, par caractère,
des contestations, et par religion, des nouveautès profanes, il s'ètudia
scrupuleusement à suivre les routes battues par les anciens, sans donner
dans les ècarts de quelques docteurs de son temps, ni prendre part à
leurs vaines disputes. De là ces louanges qui lui furent prodiguees de
toutes parts, et dont le concert fut si parfait, qu'aucune langue
mèdisante n'osa le troubler. Il n'y eut pas jusqu'aux cornificiens ,
secte dèvouèe à la calomnie par impuissance de bien faire, qui ne se
vissent forcès de respecter son mèrite. En un mot, la prèvention de son
siècle fut telle en sa faveur, qu'on ne fit point difficultè de
l'appeler le second Augustin. La postèritè, quoiqu'elle ne liu ait pas
confirmè ce titre, n'a tèmoignè guère moins de vènèration pour son
autoritè. Saint Thomas, c'est tout dire, le regardait comme son maître;
et les thèologiens font gloire encore aujourd hui de suivre sa doctrine
en presque tous ses points.
Livrè totalement à l'ètude et aux exercices de la religion, disent les
derniers èditeurs de ses oeuvres, jamais il n'eut aucune dignitè dans
son cloître, pas même celle de prieur. Cependant il est qualifiè tel par
Gautier de Mortagne dans la lettre qu'il lui ècrivit, par l'Anonyme de
Jumiège, par Sixte de Sienne, Garzonius, et plusieurs modernes. Trithème
lui donne même le titre d'abbè. Mais les monuments de Saint-Victor qui
font mention de Hugues ne lui appliquent ni l'une ni l'autre
dènomination. Il y a plus, la dernière est formellement dèmentie par le
catalogue très-complet des abbès de Saint-Victor, où le nom de notre
auteur ne se rencontre point.
Par une suite du plan de vie qu'il s'ètait formè, on ne le vit point, à
l'exemple de plusieurs savants de son siècle, figurer dans les affaires
de l'Eglise et de l'Etat. L'Histoire ne parle que d'une seule occasion
où il sortit de son cloître. Ce fut lorsque le roi Louis le Jeune le
dèputa, l'an 1139, conjointement avec Alvise, èvêque d'Arras, et
Natalis, abbè de Rebais, pour nommer un successeur à Thomas, abbè de
Morigni, qui avait donnè sa dèmission.
Sa carrière fut beaucoup moins longue que la multitude de ses ècrits ne
semble l'annoncer. L'excès du travail contribua sans doute à l'abrèger.
Plein de mèrites et d'une èrudition qu'il avait consacrèe à la gloire de
la religion et à la propagation de la science, il mourut ågè seulement
de quarantequatre ans. Osbert, son confrère et son ami, nous a laissè
une relation courte, mais très-èdifiante, de sa mort. Ce fut lui-même
qui l'assista dans sa dernière maladie .
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“Après lui avoir administrè, dit-il, l'extrême-onction; je lui demandai
s'il ne voulait pas encore recevoir le corps de Notre-Seigneur. Hèlas,
rèpondit-il, vous me demandez si je veux recevoir mon Dieu. Courez au
plus vite à l'èglise, et apportez-moi le corps du Seigneur. Ce qu'ayant
exècutè, je lui dis avant que de lui donner ce sacrement: Adorez le
corps de votre Maitre. A quoi il rèpondit en se levant: J'adore le corps
de mon Seigneur, et je le reçois comme mon salut.”
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Ce rècit fait l'èloge de la piètè de Hugues, et atteste, indèpendamment
de ses ècrits, la puretè de sa crèance touchant le mystère de
l'Eucharistie.
Les critiques ne sont point d'accord sur l'annèe de sa mort. Les uns
mettent cet èvènement en 1140, les autres en 1141, plusieurs en 1142, et
un petit nombre enfin le reculent jusqu'en 1143. Mais Osbert, dans sa
relation, fixe nos doutes sur ce point, en disant que Hugues mourut un
mardi 11 fèvrier; ce qui concourt avec l'an 1141, suivant notre manière
prèsente de commencer l'annèe.
Son corps fut inhumè àl'entrèe du cloître, avec cette èpitaphe, qui
depuis a disparu. Elle est de son confrère, Simon Chèvre-d'Or.
Conditur hoc tumulo doctor celeberrimus Hugo.
Quam brevis eximium continet urna virum?
Dogmate praecipuus, nullique secundus in orbe,
Claruit ingenio, moribus, ore, stylo.
Du cloître il fut transferè, l'an 1335, par les soins d'Aubert de
Mailli, abbè de Saint-Victor, et avec la permission du pape Benoît XII,
dans la grande èglise, et placè dans le choeur (aujourd'nui la chapelle
de Saint-Denis) sous une tombe simple et sans inscription.
On lit prèsentement, à l'endroit de sa première sèpulture, les vers
suivants:
Hugo sub hoc saxo jacuit, vir origine Saxo,
Annis ducentis, tribus tamen inde retentis.
In claustro primum poni se fecit in imo,
Et pede calcari, nolens mundo decorari.
Luce sub undena Februi tolluntur arena
Ossa, chori latere laevo translata fuere
Anno milleno ter centum, ter quoque deno
Christi cum quinque, fratrum chorus astat utrinque.
Sans parler de l'erreur qui fait Hugues Saxon, il en est une autre dans
ce monument qui prouve que l'auteur n'entendait pas mieux le calcul que
la versification. C'est le mot tribus, mis après ducentis, au second
vers. Les auteurs du nouveau Gallia Christiana disent qu'il devrait y
avoir quinque; selon nous il faut sex, parce que nous plaçons la mort de
Hugues un an plus tard qu'on ne le fait dans cet ouvrage.
Hugues l'ancien survècut à son neveu; car c'est du premier qu'il est
parlè dans une lettre dn pape Eugène à Suger, abbè de Saint-Denis, par
laquelle il le prie de fournir à Hugues de Saint-Victor de l'argent et
une monture pour faire le voyage de Rome. Ce même Hugues obtint dans la
suite l'èvêchè de Tusculum, avec le titre de cardinal.
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