IV.---Son gènie, son èrudition, sa manière d'ècrire.

Le XIIe siècle n'a guère produit de savants qui aient rèuni la variètè des connaissances, la subtilitè d'esprit, la soliditè de jugement, la facilitè d'ècrire et le bon usage de toutes ces qualitès dans un degrè plus èminent que Hugues de Saint-Victor.

1o On ne peut lire ses ècrits sans y reconnaître des vestiges sensibles de presque tous les genres de littèrature qui ètaient en honneur de son temps. Il savait de la gèographie ce qu'un homme de cabinet pouvait en savoir alors, c'est-à-dire ce que les anciens en avaient dit, aucun moderne n'ayant encore travaillè à perfectionner cette science et à l'enrichir de nouvelles dècouvertes. L'arithmètique, la gèomèrie, la musique, l'astronomie avaient fait, comme il le raconte lui-même, les amusements de sa jeunesse. Il eut soin de cultiver les trois premières dans un åge plus avancè, et l'on en voit des connaissances assez ètendues pour le temps, soit dans ses traitès manuscrits de la gèomèrie pratique et de la musique, soit en d'autres de ses ècrits.

Il avait ètudiè l'histoire ecclèsiastique et la profane, moins toutefois dans les auteurs originaux que dans les chroniqueurs qui les ont copiès et souvent dèfigurès. Si le traitè qu'il a fait de la grammaire ne prouve pas qu'il excellàt dans la thèorie de cet art, du moins fait-il foi qu'il en savait trèsbien le mècanisme.

A l'ègard des langues savantes, il n'est pas douteux qu'il n'eùt une bonne teinture du grec, tèmoin sa traduction des oeuvres de saint Denis . La chose n'est pas aussi certaine de l'hèbreu. Ce qui s'en trouve rèpandu dans quelques-unes de ses productions pourrait bien être empruntè des interprètes et des commentateurs de l'Ecriture sainte, surtout de saint Jèrôme. Dans un siècle où la science des choses naturelles ètait si informe, ce serait exagèrer que de le dècorer du nom de physicien. Cependant, ce qu'il dit par occasion de l'ordre de la nature, des èlèments et des propriètès des corps, montre qu'en cette partie il n'ètait pas au dessous de ses contemporains.

2o Mais, de toutes les sciences humaines qu'il cultiva, celle où il emporta le prix fut la dialectique. Cet art, si propre à subtiliser les esprits les plus grossiers, fit des progrès merveilleux sur celui de Hugues, naturellement vif, ouvert et dèliè. Les extraits que nous avons rapportès de ses ècrits polèmiques font connaître jusqu'où il portait la sagacitè dans les matières les plus abstraites et les plus embrouillèes, la prècision et la justesse des solutions qu'il savait donner aux difficultès les plus fortes, l'habiletè avec laquelle il se dèmêlait des sophismes les plus captieux. Dans les questions même où il s'ècarte du vrai, la subtilitè de son esprit ne laisse pas que de se faire admirer. Pouvait-on, par exemple, dèfendre avec plus de vraisemblance qu'il l'a fait l'ègalitè de la science divine et de la science humaine en Jèsus-Christ?

3o Avec des talents aussi marquès pour la dispute, il lui ètait aisè, s'il l'eût voulu, d'ètendre la licence de la scolastique naissante, et de soumettre à des systèmes raisonnès les dogmes les plus sublimes de la religion. Mais un jugement solide, favorisè des lumières de la gråce, lui fit comprendre le danger de passer les bornes ètablies par l'antiquitè. Persuadè que la raison ne doit venir qu'en second dans l'ètude de la religion, il fit son capital de puiser cette science dans ses deux sources essentielles, l'Ecriture et la tradition. De là le mèpris qu'il tèmoigne pour les questions frivoles et souvent tèmèraires que l'oisivetè de l'ècole enfantait chaque jour sous ses yeux, que la chicane entretenait, et que le dèfaut d'autoritès rendait interminables. Nous avons vu ses plaintes sur ce dèsordre et cet abus ènorme de la raison.

4o On peut juger combien il ètait rempli de la lecture des Pères, par ce corps de thèologie qu'il a le premier entrepris, et dont il a su munir les diverses parties d'un grand nombre de leurs textes pour l'ordinaire assez bien choisis. Saint Augustin est celui qu'il avait le plus assidûment lu, et duquel il a tirè le plus de secours. Son attachement à la doctrine de ce Père lui a valu parmi ses contemporains, comme on l'a dit, l'èpithète magnifique de second Augustin. Quelques-uns même l'ont nommè l'áme de saint Augustin. On a depuis trouvè du ridicule dans ce dernier titre et de l'exagèration dans le premier. Effectivement, quelque estime que mèrite notre Victorin, et quelque soin qu'il ait pris de suivre les traces du grand èvêque d'Hippone, il y aura toujours une très-grande distance de ses lumières à celles de cet incomparable docteur. D'ailleurs, quelle disproportion entre les mèthodes que l'un et l'autre ont suivies? Rien de plus règulier et de plus noble que la marche du saint docteur. Plein de son objet et maître de sa matière, il va droit au but, sans ècart, sans diversion, sans retour sur ses pas. Il ne dit rien de trop, il dit tout à sa place, et ne laisse rien à dèsirer. En est-il ainsi de notre Victorin? Prenons en main ses deux ècrits les plus considèrables, et qui lui ont fait le plus d'honneur dans la postèritè: sa Somme et ses Sacrements. On ne peut disconvenir qu'ils ne renferment d'excellentes choses, et en grand nombre. Mais, après tout, ce sont des mèmoires que ces traitès, et non des ouvrages finis. Toutes les pièces dont ils sont composès ne forment qu'un ensemble grossier et malentendu. Rèpètitions frèquentes, discussions hors d'oeuvre, inègalitè palpable dans la manière de traiter des sujets d'une importance à peu près ègale, omissions essentielles, toutes suites naturelles d'un dessein mal conçu et d'une exècution prècipitèe; telles sont les taches qui dèparent, selon nous, ces deux grandes productions.

5o A l'ègard de sa diction, elle est une vive image de la facilitè de son gènie, de la nettetè de ses idèes et de la simplicitè de son caractère. On ne trouve chez lui ni tropes hardis, ni expressions ampoulèes, ni entortillement de phrases: dèfauts assez ordinaires aux ècrivains de son siècle. Les termes communs et les tours naturels forment toute la parure de son style. En un mot, sa manière d'ècrire serait presque un modèle dans le genre didactique, si elle ètait plus soutenue, moins sèche pour l'ordinaire, et plus dègagèe des idiotismes du temps.

N'oublions pas, au reste, que la carrière de Hugues finit au terme où quantitè d'auteurs cèlèbres ont à peine commencè de donner au public les premiers fruits de leurs ètudes. Dans un cercle d'annèes aussi ètroit, laborieux comme il ètait, s'il avait moins ècrit, il aurait sans doute mieux ècrit. Mais que ne faisait-il pas espèrer, si l'åge eût mûri les merveilleuses dispositions qu'il avait pour les lettres!